Cette phraséologie religieuse, dernier souvenir de son éducation monastique, finit d'ailleurs assez rapidement par peser à Schneider. Dans un discours prononcé quelques jours plus tard seulement, à Haguenau, pour célébrer la conquête de la Savoie, il s'écriait: „Quoi? des hommes libres s'arrêteraient encore à des disputes de théologie, à des sophismes de prêtre, à des subtilités scolastiques?… Aimons les hommes, faisons le bien et laissons les disputes aux prêtres. Puisse cette grande vérité pénétrer dans tous les cœurs!”[292].

[Note 292: Discours prononcé à l'occasion de la fête civique célébrée à Haguenau le 4 novembre 1792. Haguenau, Kœnig, 1792, 8 p. 8°.]

Entre temps, la République nouvelle s'organisait de plus en plus comme un gouvernement de combat. Les „fanatiques” continuaient à tenir leur place à côté des aristocrates et des feuillants dans la série des monstres qu'un „vrai patriote” jurait d'exterminer à tout propos. C'est aussi contre eux que „les citoyennes de la commune de Strasbourg”—elles n'étaient que soixante-quinze ce jour-là!—venaient réclamer des piques au Conseil général du Bas-Rhin, afin de combattre ces „éternels ennemis de la patrie”[293]. Mais le clergé constitutionnel ne bénéficiait en aucune manière de ces colères croissantes; il était, tout comme l'autre, mis en suspicion. Nous savons qu'un arrêté du département avait enlevé l'état civil aux prêtres non assermentés; un nouvel arrêté de la municipalité de Strasbourg, en date du 24 octobre, en déchargeait également les prêtres assermentés, sous le prétexte d'éviter les difficultés surgissant sans cesse entre eux et la population strasbourgeoise[294]. Comme ils ne prêchaient guère et confessaient aussi peu, on allait bientôt pouvoir démontrer que ces „officiers de morale publique” étaient parfaitement inutiles. Ils remplissaient moins encore les fonctions de missionnaires politiques, que semblait leur proposer Roland, le ministre de l'intérieur, dans une circulaire curieuse, adressée „aux pasteurs des villes et des campagnes” et datée du 6 novembre 1792; non pas assurément qu'ils refusassent cette mission, mais puisqu'ils ne trouvaient pas, du moins en Alsace, les auditeurs qu'il leur aurait fallu pour la remplir avec fruit.

[Note 293: Extrait des délibérations du Conseil général, du 22 octobre 1792. Strasb., Levrault, 4 p. 4°. Le citoyen Didier fut chargé de fournir le plus promptement possible des piques aux pétitionnaires.]

[Note 294: Strassb. Zeitung, 1er nov. 1792.]

Ils s'écartaient d'ailleurs, dans leurs sermons et leurs doctrines, de plus en plus du terrain où la conciliation aurait été possible. Après avoir sincèrement protesté au début qu'ils ne songeaient pas à bouleverser les prescriptions de l'Eglise, ils en venaient—quelques-uns du moins—à réclamer des changements, légitimes en eux-mêmes, mais qui logiquement devaient les faire sortir du catholicisme. On se rend compte du chemin parcouru par les novateurs quand on lit, par exemple, le sermon prononcé par Schwind à la Cathédrale, le jour de la fête de l'Immaculée Conception. Il traite des vœux monastiques, du célibat des prêtres et autres mortifications volontaires[295]. Nous n'avons rien à redire, si ce n'est au point de vue du goût, au tableau retracé par l'orateur, de la misère de ces „myriades d'eunuques légaux” qui peuplent les empires catholiques; nous comprenons à la rigueur sa colère en parlant „des décrets insensés que le tigre Hildebrand, l'ami de la comtesse Mathilde, si loin de la pureté angélique lui-même”, imposa jadis à tous les prédicateurs de l'Evangile. Seulement nous avons quelque peine à comprendre qu'une harangue pareille ait pu être prononcée dans une église catholique et par le remplaçant d'un homme qui se disait en „communion avec le Saint-Siège apostolique”. Quelques mois auparavant, Brendel—on s'en souvient peut-être—avait solennellement protesté contre des doctrines analogues dans la bouche de Schneider; elles avaient été émises au club pourtant et non pas, comme ici, dans l'enceinte sacrée. Mais les événements ont marché; mais il faut rester en faveur auprès des puissants du jour, et Brendel se tait.

[Note 295: Rede über Gelübde, Ehelosigkeit der Geistlichen und andre
Selbstpeinigungen
. Strassb., Levrault, 1792, 19 p. 8°.]

Cependant un moment d'arrêt semble se produire dans le développement du radicalisme en Alsace. La population de ces contrées, sincèrement patriotique dans sa majorité, mais calme et réfléchie, a retrouvé son équilibre, perdu dans la tourmente qui suivit le 10 août. Les dangers extérieurs sont momentanément écartés, l'armée prussienne est en retraite, les armées de la République sont entrées à Mayence et à Francfort, et quand le corps électoral du Bas-Rhin se réunit en novembre, à Wissembourg, pour désigner des suppléants à la Convention nationale, pour renouveler le Conseil général du département et les autres fonctionnaires dont le mandat est expiré, la majorité penche visiblement du côté des modérés. Malgré les efforts d'Euloge Schneider, qui s'y démène avec violence, la grande majorité du Conseil général leur est acquise; deux amis de Dietrich, alors en prison, sont désignés comme suppléants pour la représentation nationale, et si Monet passe comme procureur-syndic du Bas-Rhin, Schneider, porté pour le poste vacant d'accusateur public par les radicaux, ne parvient pas à l'emporter sur le candidat des libéraux et des conservateurs réunis [296].

[Note 296: Schneider nous a donné un compte rendu fort détaillé et naturellement très partial aussi, mais bien vivant, de ces luttes dans les numéros de l'Argos du 20, 27, 30 novembre 1792.]

Bientôt après, le 6 décembre, le succès de ce que les jacobins appellent „l'hydre réactionnaire” s'accentue davantage encore, lors des élections municipales de Strasbourg. Les chefs du parti constitutionnel sont à peu près tous élus; Dietrich lui-même figure parmi les notables [297], sans qu'aucun des noms sortis de l'urne puisse donner sérieusement ombrage à un patriote sincère et éclairé. Pas un partisan de l'ancien régime, pas un citoyen qui n'accepte franchement la République, pourvu qu'elle soit raisonnable et libérale [298]. Le nouveau Conseil le déclare dans une adresse à la Convention Nationale. D'ailleurs les corps nouvellement élus s'empressent de fournir des preuves convaincantes de leur civisme. Le Conseil général du Bas-Rhin, informé dans sa séance du 12 décembre qu'en contravention à la loi du 26 août, „des prêtres rebelles à la patrie fomentent dans différents endroits, à l'abri de leurs travestissements, l'incivisme et le désordre; que d'autres, qui avaient quitté la République, s'empressent d'y revenir en foule pour déchirer de nouveau son sein”, arrête en séance publique que les municipalités dans lesquelles se trouvent encore des prêtres insermentés seraient tenues de les faire saisir à l'instant et de les livrer aux organes de la loi pour leur faire subir leur peine, à savoir la détention pendant dix ans. Il déclare les municipalités personnellement responsables de leur négligence à remplir leurs devoirs, et invite tous les bons citoyens à dénoncer aux autorités les prêtres réfractaires et ceux qui leur ont donné une retraite, s'exposant de la sorte à être punis comme leurs complices [299].