Le clergé constitutionnel ne remplissait donc pas, aux yeux des bons patriotes, le rôle qu'ils avaient rêvé pour lui; on lui donna dès lors des auxiliaires, qu'il ne vit sans doute pas fonctionner avec plaisir à ses côtés. A Strasbourg du moins, les officiers municipaux furent chargés de lire et de commenter en chaire, une fois par semaine, devant les fidèles assemblés, les écrits dont la Convention avait ordonné l'impression et l'envoi aux départements. Le citoyen Lanfrey fut chargé de ce service à la Cathédrale[314]. On tâchait également de suppléer à l'apathie des curés en encourageant le zèle des maîtres d'école, chargés de répandre les principes civiques parmi la jeune génération. C'est ainsi que le corps municipal accordait au sieur Nicolas, maître d'école de la Cathédrale, un supplément de chandelles pour tenir une classe du soir[315].

[Note 314: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits du 28 janvier 1793.]

[Note 315: Ibid., 11 février 1793.]

Pendant ce temps aussi la mise en vente des immeubles du Grand-Chapitre et des dignitaires de l'Eglise, des vins et des meubles de l'ancien prince-évêque allaient bon train, et les feuilles publiques étaient remplies d'annonces judiciaires à cet effet, comme aussi les coins des rues ornés de placards qui mettaient tous ces biens, intra comme extra muros, à la disposition des capitalistes patriotes[316].

[Note 316: Affiches de Strasbourg, 12 janvier, 26 janvier, 22 juin, 27 juillet 1793, et les nombreux placards avec les premières, deuxièmes et troisièmes proclamations relatives aux biens d'immigrés, du 23 février, 4 mars, 23 mars, etc., etc.]

L'excitation des esprits, naturellement croissante avec l'approche des dangers du dehors, était encore augmentée par les dénonciations incessantes des jacobins de Strasbourg; ils provoquaient à Paris des inquiétudes qui se traduisaient par des mesures aussi violentes qu'elles étaient inutiles. Dès février, la Convention Nationale, cédant aux appels de la Société du Miroir, avait envoyé de nouveaux commissaires dans le Bas-Rhin, munis de pouvoirs extraordinaires. Ceux-ci, les représentants Couturier et Dentzel, l'ex-ministre de Landau, s'adressaient à la municipalité, le 11 février 1793, et, pour obvier aux „manoeuvres ténébreuses qui s'opposent au succès de la révolution sur cette frontière”, ils ordonnaient l'expulsion de la ville et l'internement loin des frontières d'une série de notables strasbourgeois, que nous connaissons comme d'excellents patriotes et parmi lesquels nous citerons seulement Michel Mathieu, l'helléniste Richard Brunck et „le gazetier Saltzman”. Bon nombre aussi recevaient un avertissement sévère et se voyaient sommés „d'être plus circonspects à l'avenir et de baisser devant la loi un front respectueux”[317].

[Note 317: Lettre des citoyens commissaires, députés de la Convention Nationale… à la Municipalité de Strasbourg. Strasb., Levrault, 1793, 8 p. 4°.]

C'était le commencement de ces proscriptions répétées qui allaient sévir bientôt à Strasbourg contre les éléments modérés de notre ville et frapper indistinctement les rares partisans de l'ancien régime et les adhérents sincères des libertés nouvelles.

On ne saurait douter qu'Euloge Schneider n'ait été l'un des plus zélés à charger ses anciens protecteurs et amis; il entrait, de la sorte, dans l'esprit de ses fonctions nouvelles. Le 3 février, il avait gravi, pour la dernière fois, les marches de la chaire, illustrée par Geiler, à la Cathédrale, et prêché sur les opinions de Jésus relativement aux feuillants et aux fanatiques de son temps[318]; sur la couverture de la brochure imprimée, il ne s'intitulait plus „vicaire épiscopal”, mais „professeur de religion républicaine”. Peu de jours après, les commissaires de la Convention Nationale le désignaient pour le poste d'accusateur public auprès du tribunal criminel du Bas-Rhin, et le 18 février, il adressait un réquisitoire officiel au corps municipal pour être installé dans ses fonctions[319]. En effet, le lendemain les autorités constituées procédaient à son installation solennelle, et l'ex-professeur de Bonn, l'ex-vicaire de Brendel, prononçait, devant un auditoire sans doute partagé dans ses impressions intimes, un discours dans lequel il s'expliquait sur la façon dont il entendait sa terrible mission[320].

[Note 318: Die Aeusserungen Jesu über die Fanatiker und Feuillants seiner Zeit, eine Predigt. Strassb., Stuber, 1791, 16 p. 8°.]