[Note 392: Argos, 26 octobre 1793.]

Plus curieuse encore par ses réticences est, à cet égard, la correspondance qu'il imagine entre la Cathédrale de Strasbourg et celle de Fribourg. „Pourquoi fais-tu tant de vacarme? demande la tour brisgovienne, en entendant résonner le tocsin strasbourgeois qui déclare la patrie en danger. Le Roi Très Chrétien est-il venu chez vous? Ou bien est-ce notre Saint-Père le Pape? Vos juifs et vos protestants se sont-ils convertis? Toutes les jeunes filles de Strasbourg sont-elles devenues religieuses ou bien encore les femmes ne prennent-elles plus leur café l'après-midi?” Voici ce que répond à ces questions saugrenues la vieille basilique alsacienne:

„Citoyenne Cathédrale[393],

„J'ai carillonné parce que je suis républicaine et tu ne m'as pas comprise parce que tu es esclave. Voici ma réponse à tes sottes questions: Le roi très-chrétien n'a plus de tête, le saint-père plus de mains; non seulement les juifs et les protestants, mais la nation tout entière s'est convertie aux Droits de l'Homme. Nos filles, grâce à Dieu, n'ont aucun penchant pour la vie monastique… Mais j'ai carillonné aussi pour l'enterrement de tous les despotes; j'ai annoncé notre Révolution à l'Allemagne et quand je prendrai de nouveau la parole, toute la terre tremblera. Par les cendres du grand Erwin, qui nous créa toutes deux, je te somme d'éveiller les peuples de la Germanie, de les appeler à revendiquer leurs droits éternels. L'heure est venue; pourquoi tardent-ils encore?”

[Note 393: Dans l'original allemand, la lettre est adressée au Bürger
Münsterthurm
. (Argos, 12 du 2e mois [2 novembre] 1793.)]

Il n'y a pas, dans tout cet article, qui s'y prêtait pourtant, une allusion à la situation religieuse. Encore le 9 novembre, dans un autre travail, intitulé: „Est-il possible aux prêtres de devenir raisonnables?” Schneider, tout en usant d'un langage brutal dans son dialogue, probablement fictif, avec l'abbé Kaemmerer, son ancien collègue, essaie plutôt d'engager les exaltés à conserver les prêtres vraiment éclairés et vraiment patriotes[394]. Son travail est presque une apologie, quand on le compare au langage qui se tenait à ce même moment au Club des Jacobins, tel que le rapporte leur procès-verbal: „Un membre monte à la tribune et annonce que la dernière heure des prêtres constitutionnels est venue. La Société, impatiente depuis longtemps de voir le sol de la liberté purgé de cette vermine, s'associe aux vues de l'orateur et approuve les moyens proposés par lui”[395]. Ces moyens proposés pour la destruction de la „vermine”, nous allons les voir à l'œuvre; ils peuvent d'ailleurs se résumer en un seul: l'abus de la force brutale.

[Note 394: Argos du 19 brumaire (9 novembre 1793). Schneider rencontre Kaemmerer venant du corps-de-garde en uniforme, et le supérieur du Séminaire dit en riant à son collègue: „J'ai le bon Dieu dans ma giberne”, puisqu'il veut aller porter le viatique à un mourant. A la fin de la conversation, Schneider dit à Kaemmerer: „Je te pardonne d'être prêtre; si nous devons on avoir, je souhaite qu'ils te ressemblent tous!”]

[Note 395: Heitz, Sociétés politiques, p. 291.]

Les représentants du peuple près l'armée du Rhin ouvrirent l'attaque par un arrêté du 17 brumaire (7 novembre), qui ordonnait la destruction de tous les symboles religieux. Deux jours plus tard, la Commission provisoire du département du Bas-Rhin interdisait tout acte d'un culte quelconque „pendant la guerre”[396]. Les autorités se sentaient encouragées à des actes de ce genre par les démarches d'une partie du clergé lui-même. Voici, par exemple, ce que l'abbé Jean Scherer, vicaire constitutionnel de Bischheim-au-Saum, écrivait à l'évêque Brendel, à la date du 7 novembre: „Citoyen, trop longtemps j'ai appartenu, contre mon gré, à la horde noire des prêtres; il est temps que je m'en arrache pour devenir tout à fait homme. Je vous invite donc à me rayer de la liste de vos aveugles idolâtres. Votre concitoyen Jean Scherer”[397]. Nous allons en entendre encore bien d'autres, parlant le même langage, et si l'on ne savait pas toute l'influence du milieu sur les esprits vulgaires et les volontés faibles, on serait saisi d'un violent mépris pour la majorité de ce clergé constitutionnel, si prêt à se stigmatiser lui-même comme un troupeau des pires hypocrites. Mais il est permis de croire que beaucoup de ses membres n'ont été que lâches et que, s'ils renièrent si bruyamment leurs convictions antérieures, c'était pour écarter plus sûrement de leur côté les dangers nullement imaginaires qui menaçaient alors tout ce qui, de près ou de loin, avait vécu de l'autel.

[Note 396: On peut voir dans ces derniers mots comme un sentiment de pudeur, empêchant de nier d'une façon définitive une des libertés élémentaires garanties par la Constitution républicaine.]