C'est avec une confiance entière dans la réussite de son œuvre, que la commission chargée d'organiser la fête du 18 brumaire pouvait désormais se livrer à son travail. Elle décida d'abord que les autorités constituées n'y assisteraient pas comme telles; sans doute qu'on craignait trouver dans leurs rangs trop de récalcitrants, même parmi les Jacobins convaincus[407]. Elle arrête de plus que les murs de la Cathédrale seraient ornés des tableaux allégoriques que „les sans-culottes de Zürich ont envoyé, il y a trois cents ans, aux sans-culottes de Strasbourg”. Bizarre réminiscence du Hirsebrei historique, apparaissant au milieu de scènes si différentes![408].
[Note 407: En parcourant les signatures du procès-verbal que nous avons largement extrait tout à l'heure, on constate combien grand est le nombre des absents parmi les représentants du Département, du District et de la Municipalité.]
[Note 408: Corps municipal, procès-verbaux, 28 brumaire an II (18 nov. 1793).]
Le corps municipal, de son côté, employa les quelques jours qui le séparaient de la grande manifestation dont s'entretenait la ville entière, pour frapper un coup, destiné à impressionner vivement les masses populaires, tant de la ville que de la campagne. Le 28 brumaire, il prenait connaissance d'un réquisitoire du procureur-syndic provisoire du district, réclamant des punitions sévères contre les imprimeurs Lorenz et Schuler, dont le calendrier pour 1794 renfermait encore la phrase stéréotype: „Par ordre supérieur on célébrera dans toute l'Alsace les grandes fêtes suivantes”[409]. L'imprimeur J.-H. Heitz est également incriminé et mérite, lui aussi, une réprimande sévère, puisque dans son almanach il emploie encore les termes prohibés de Haute et de Basse-Alsace[410]. Le procureur de la commune, le citoyen Schatz, annonce qu'il a fait saisir déjà par la police toute l'édition de l'almanach de Schuler, soit environ douze mille exemplaires. Le Corps municipal, après avoir approuvé cette première saisie, arrête qu'on fera confisquer également les almanachs de Heitz, qui donnent l'ère ancienne et que, par affiches apposées dans les rues, on invitera les citoyens à rapporter à la Mairie les exemplaires de ces calendriers déjà achetés par eux, afin qu'ils y soient immédiatement détruits[411]. En effet, le citoyen Grimmer, administrateur de la police, faisait afficher, le jour même, un avis dans les deux langues, portant cet ordre à la connaissance des bons bourgeois et des bonnes femmes de Strasbourg, qui ne s'étaient pas encore aperçus sans doute du danger que leur Messager boiteux faisait courir à la chose publique[412].
[Note 409: Le calendrier publié par Lorenz et Schuler était l'ancien
Almanach de Welper.]
[Note 410: Le calendrier publié par Heitz était le Alter und neuer Schreibkalender, qui datait, lui aussi, du XVIIe siècle, et avait été imprimé jusqu'en 1740 par la veuve Pastorius.]
[Note 411: Corps municipal, 28e du 2e mois (19 nov. 1793).]
[Note 412: Placard petit in-fol. dans les deux langues, sans nom d'imprimeur.]
Enfin le grand jour arriva. „Le peuple de Strasbourg avait abjuré dans une assemblée publique toutes les superstitions; il avait déclaré solennellement et librement qu'il ne voulait plus reconnaître d'autre culte que celui de la Raison, d'autre religion que celle de la Nature. Il annonça à ses magistrats que son intention était de célébrer la divinité qu'il venait de substituer à ses idoles anciennes et ridicules”[413]. Dès le matin, les jacobins ardents affluaient au local de leurs séances, accompagnés de citoyennes, „amies de la République”, vêtues de blanc et portant le bonnet de la liberté. „Cet habillement simple rendait chez elles les charmes de la nature bien plus puissants que les ornements empruntés d'un luxe corrupteur.”
[Note 413: Cette citation et toutes les suivantes sont prises dans le procès-verbal officiel, intitulé: „Description de la fête de la Raison, célébrée pour la première fois à Strasbourg, le jour de la 3e décade de brumaire de l'an II de la République.” Strasbourg, Dannbach, 16 p. 8º.]