„Mère de l'Univers, éternelle Nature,
Le Peuple reconnaît ton pouvoir immortel:
Sur les pompeux débris de l'antique imposture

Ses mains relèvent ton autel,
Par ton culte fleurit la vertu, le génie,
Et l'homme n'est heureux que par tes douces lois;

Conduit par la douleur au terme de la vie.
Il renaît encore à ta voix.

Venez, juges des rois, l'Europe vous contemple;
Venez, sur les erreurs étendez vos succès:
La sainte Vérité vous conduit en ce temple
„Et s'y fixera pour jamais”[417].

[Note 417: Culte de la Raison. Hymne à la Nature. Strasb., Dannbach, 4 p. in-18.]

Quand les dix mille chanteurs—c'est le chiffre indiqué par notre procès-verbal—eurent terminé ce chant „d'un accord majestueux et sublime”, le maire Monet gravit les degrés de la tribune pour leur exposer le véritable esprit du culte qu'ils devaient professer désormais, maintenant qu'ils étaient affranchis de l'esclavage, après avoir été si longtemps „enterrés vivants dans une tombe cadavéreuse”, maintenant que „le souffle de la liberté purifie une enceinte, où, depuis des siècles, le prêtre façonnait l'homme au crime, à la stupidité, à l'ignorance.”

Nous ne saurions reproduire ici ce long et sentimental discours, où se reflète tout l'incroyable désordre d'idées et la phraséologie ridicule qui marqua trop souvent la fin du dix-huitième siècle. Qui sait pourtant si ce tyran imberbe, qui le prenait si haut avec les meilleurs citoyens de Strasbourg, ne fit pas verser de douces larmes à ses auditrices, en suppliant la Nature „de rallumer dans nos cœurs la flamme expirante de la sensibilité”, et en lui demandant que „les noms attendrissants de père, d'enfant, d'épouse n'abordent désormais qu'avec un doux frémissement sur nos lèvres”?

Après lui, le citoyen Adrien Boy, chirurgien en chef de l'armée du Rhin, prend la parole pour dire son fait au fanatisme: „L'union fraternelle du despotisme avec les prêtres est l'infâme lien qui nous a tenu pendant des siècles sous la verge de nos oppresseurs…. Mais le jour des restitutions est enfin arrivé; il faut que les fripons de tous les genres disparaissent; il faut que les prêtres rentrent dans le néant; car, en deux mots, à quoi serviraient-ils désormais?… Ce ne sont plus des prêtres, ce ne sont plus des dogmes religieux qu'il nous faut, ce ne sont plus des pratiques superstitieuses, ce sont des vertus sociales…. Que des hypocrites intolérants ne souillent plus de leur présence la terre des hommes libres. C'est en les chassant dans les régions étrangères, c'est en extirpant jusqu'au dernier rejeton de cette race infernale que nous pourrons parvenir à éclairer nos frères…. Il est temps de demander à la Convention nationale qu'elle consacre ce principe: „Il ne peut exister, dans un Etat libre, un culte salarié par l'Etat. Ceux qui veulent des prêtres peuvent les payer, ceux qui veulent des autels et des saints de bois, peuvent en faire fabriquer et les loger dans leurs maisons….”

Le citoyen Boy s'adresse ensuite aux prêtres républicains, les engageant à se hâter d'abjurer „un métier devenu en éxécration à tous les amis du bon sens et de la vérité”! les jeunes doivent prendre un fusil et courir à la frontière, les vieux doivent tâcher au moins de se rendre dignes par leur attitude de vivre parmi des républicains. „Quant à vous, qui, quoique prêtres constitutionnels, n'êtes ni plus tolérants ni plus vertueux que vos prédécesseurs, prenez garde: La guillotine est en permanence… Unissez-vous à nous, citoyens de Strasbourg, nous voulons vous rendre libres. Il faut le dire, vous vous êtes tenus couchés jusques à présent. Eh bien, levez-vous en révolutionnaires et marchez avec nous! Point de grâce aux fripons, aux aristocrates, aux intrigants et aux modérés! S'ils sont connus, la fille de Guillotin leur tend les bras; nous le demandons, nous le voulons[418]”.

[Note 418: Discours prononcé dans le Temple de la Raison, le 30 brumaire, par le citoyen Boy. Strasb., Dannbach, 13 p. in-18.]