Ceux qui l'apercevaient ainsi, songeant sur la grève, se demandaient quelles réflexions pouvaient bien s'agiter dans cette petite tête. Ce regard d'enfant, tout chargé de muettes rêveries, donnait à penser; on ne connaissait pas les antécédents de la fille des Marlioux, mais on disait qu'elle avait des aspirations au-dessus de son rang, et que l'ouvrier Marlioux, au lieu de payer une demi-servante à cette petite princesse, devrait l'élever plus rudement et la préparer déjà à l'état d'ouvrière.
Et voilà quelles étaient les uniques joies et les récréations de la pauvre Folla, que nous avons connue naguère si gaie et si insouciante.
Son père ne lui témoignait qu'une affection capricieuse et froide. Tantôt il rentrait las de sa journée, fatigué, maussade, et n'accordait à son enfant qu'un baiser glacé et distrait; d'autres fois, se souvenant soudain qu'il possédait une fille, il lui donnait une caresse plus longue et lui adressait quelques paroles banales.
Quant à sa mère, elle n'avait pas changé; cependant on constatait à certains jours un léger progrès dans on état, une lueur lucide dans ses yeux mornes, et elle fixait alors un regard avide et curieux sur la petite fille qui prenait soin d'elle.
Elle paraissait sensible à ses attentions quotidiennes, et son visage était moins farouche. De plus, au lieu de bercer sans cesse sur ses bras un nourrisson imaginaire, elle s'occupait un peu: Folla avait eu l'idée de lui mettre dans les doigts des aiguilles à tricoter et de la laine. Machinalement Gervaise s'était remise à ce travail, qui l'enlevait peu à peu à son rêve bizarre.
Un soir, la petite fille eut une violente émotion: Félix Marlioux était sorti après avoir fumé sa pipe, et Folla, qui ne prenait goût ni à sa guitare ni à sa poupée ce jour-là, se coucha, ne sachant à quoi s'occuper. Elle ne dormait point dans sa chambrette dénudée, qu'elle partageait avec les dernières mouches de la saison; sa porte se rouvrit, et la folle parut.
Folla eut peur, mais ne bougea point.
Gervais semblait avoir recouvré une partie de sa raison; ses mouvements n'étaient plus saccadés, ses yeux brillaient d'un éclat naturel. Elle s'approcha du petit lit, une lumière à la main, releva la couverture, et se mit à examiner les jambes de Folla, qui apparaissaient nues et fines entre les draps de grosse toile. Elle regardait scrupuleusement et semblait y chercher une marque, un signe.
Folla la laissait faire, n'osant remuer et retenant son souffle. Après quelques minutes d'un examen minutieux, Gervaise se releva, et sans colère, profondément triste, elle jeta ces mots à l'enfant atterrée:
"Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas ma Sophie; tu es l'autre, celle qui n'est pas à moi!"