L'homme toisa la fillette; sous ses vêtements usés elle avait bon air, la pauvre mignonne, et son joli petit visage, son corps émacié, gardaient une distinction naturelle.
Elle rougit sous ce regard; il lui en coûtait d'avouer qu'elle n'avait pas même cinq sous dans sa poche pour payer l'omnibus.
"C'est bien loin pour vous, reprit le suisse.
Aussi vais-je repartir tout de suite, pour ne pas être prise en route par la nuit. Je vous remercie, Monsieur, et je vous recommande mon billet."
Elle reprit sa course hâtive; elle n'avait pu voir ses anciens amis; mais au moins elle avait découvert leur adresse et pu remettre sa lettre; c'était une consolation, un espoir pour son pauvre petit cur meurtri.
"Viendront-ils?" se demandait-elle douloureusement. "Et s'ils ne me répondaient pas? Oh! je crois que cette fois je mourrais de chagrin."
Elle trottait le plus vite possible, car la nuit tombait, et elle aurait peur sur la route d'Endoume, souvent déserte le soir ou fréquentée par les gens de l'endroit, pour la plupart mauvais ouvriers et méchants Italiens.
Quand elle fut à moitié chemin, la force lui manqua tout à fait; alors elle s'assit sur le bord d'un trottoir et pleura. Elle se sentait si lasse, si faible, et elle avait si grand'faim!
Mais, comme c'était une vaillante petite fille, elle reprit sa course, pensant qu'il faisait bien noir, que sa mère était seule au logis; puis la brise de mer, à cette heure, soufflait bien froide sur son pauvre petit corps mal garanti. Son front ruisselait de sueur, et cependant ses dents claquaient; son cerveau lui semblait vide; de temps en temps elle trébuchait ou tombait sur les genoux, en buttant contre les pierres; chaque pas lui causait une douleur dans la tête, mais elle n'y faisait point attention et murmurait en allant, allant toujours:
"Je marche, j'arriverai, j'arriverai."