" Tu connaissais Marie et Nounou? dit alors la comtesse. Oh! mon ami, tu fais erreur; elles navaient jamais quitté les bois avant de venir à Cergnes.

" Pour vous prouver que je ne me trompe pas, ma mère (il appelait ainsi Mme de Cergnes qui sétait toujours montrée pour lui bonne et dévouée) je vais vous dire que celle que vous nommez à présent Marie, était autrefois: La Moucheronne, et vivait sous la férule dun méchant homme.

" Je ny comprends plus rien, murmura Valérie qui ne revenait pas encore de sa surprise. Voilà maintenant ce grand méchant frère qui joue aux mystères avec nous?

"Ne men veuillez pas pour avoir négligé de vous raconter cette petite histoire et écoutez-moi:

"Il y a quelques années, je ne sais au juste lépoque, étant comme aujourdhui en congé, je me disposais à regagner Cergnes à cheval et, par une fantaisie bizarre, à my rendre par le chemin que nous ne prenons jamais. Au moment où jallais entrer dans la forêt, je fus accosté par une étrange petite fille suivie dune énorme louve; je ne voyais de lenfant que deux petites jambes maigres, nues sous une jupe effrangée, car le sol était couvert de neige et le ciel tout noir. Elle avait la tête découverte et échevelée et je frottai une allumette afin de la considérer pour savoir à qui javais affaire. Je fus frappé de la singulière beauté de son visage et de la limpidité de son regard; je me souviens encore de la grâce de son attitude et de la simplicité de son langage.

"Il paraît que trois hommes, avertis de mon passage dans le bois, mattendaient à un certain endroit pour me dépouiller et sans doute mégorger. La fillette connaissait leurs intentions et était venue men prévenir.

" Comment as-tu pu nous cacher cette aventure, Gérald? sécria la comtesse.

" Mon Dieu, ma mère, vous étiez sur le point de retourner à Paris; je nai pas voulu vous effrayer en vous apprenant que des maraudeurs rôdaient à si peu de distance du château que je savais dailleurs toujours bien gardé. Plus tard, javais tout à fait oublié cette histoire; il a fallu la présence inattendue de cette fillette pour me la remettre en mémoire.

" Ce que je ne comprends pas, reprit Mme de Cergnes, cest que tu naies rien fait pour récompenser lenfant qui tavait sauvé du péril; Gérald, cela te ressemble bien peu.

" Pardon mère, répliqua le jeune homme en souriant, je lui ai fait des offres magnifiques; il ne sagissait rien moins que de larracher à sa misérable vie et vous lamener pour que vous la fassiez élever dune manière digne delle, car la petite me semblait douée de qualités réelles; mais elle na pas voulu se séparer de sa Nounou; lenfant et la louve étaient, paraît-il, liées damitié étroite et préféraient sans doute leur existence vagabonde à celle que joffrais.