Cette fois, la Moucheronne ne récrimina pas; une pensée odieuse lui venait à lesprit: qui sait si Valérie elle-même ne la croyait pas coupable? elle nen avait pas dit plus long peut-être par pitié. Et la comtesse alors. Cétait sans doute pour cela quelle était partie si matin sans dire adieu à sa protégée.
Marie ignorait la cause de ce départ précipité, car on nétait pas même encore à lheure de midi et Valérie déjà toute à sa lecture lui avait dit simplement:
" Maman a été obligée de nous quitter pour deux ou trois jours."
La maudite pensée revenait sans cesse torturer le cerveau de la pauvre fille, lancinante et douloureuse. A la fin ce devint une idée fixe, et lesprit tendu de la Moucheronne ne douta plus que la maison tout entière fût contre elle.
"Ah! se dit-elle amèrement, javais bien raison de refuser à
Manon de vivre parmi mes semblables; sa compagnie et celle de
Nounou me suffisaient; elles ne mauraient jamais causé une
telle peine, elles!"
Marie monta à sa chambre et enleva ses vêtements élégants. Au fond dune armoire gisait la pauvre robe usée et fanée que portait la Moucheronne lors de son entrée à Cergnes; elle enleva de même le ruban qui attachait ses cheveux, puis ses bas et ses bottines, et redescendit dans le parc.
" Nounou!" appela-t-elle doucement.
Aussitôt une masse noire sortit dun taillis de jeunes arbustes où la louve dormait souvent, et elle vint sauter joyeusement autour de lenfant. Elle reconnaissait le vieux vêtement terni quelle avait si souvent mordillé en jouant, et peut-être préférait-elle sa petite amie ainsi quen ses plus riches toilettes.
" On ne veut plus de nous, ma pauvre Nounou! murmura la
Moucheronne dune voix pleine de larmes; on nous chasse; on
dit que cest nous qui avons volé la bague de monsieur Gérald.
Tu sais bien que ce nest pas vrai, toi, tu le sais bien."
Dans on indignation et sa douleur, la Moucheronne mêlait injustement les maîtres et les serviteurs dans laccusation dont on laccablait. Si elle eût mieux réfléchi, elle eût attendu Mme de Cergnes; mais sa nature profondément honnête répugnait à limprobité comme lhermine à la boue, et elle était révoltée jusquau fond de son être.