"La louve est fâchée, pensa la fillette, ce que jai fait était donc vraiment très mal."

Elle sétendit sur la paille et sanglota: elle navait pas une poitrine humaine pour laisser tomber sa tête lassée, et elle navait, en ce moment, pas même sa vieille amie Nounou.

Lorsque Favier, ayant fumé sa dernière pipe, se coucha à son tour, il poussa du pied la louve dans la chambrette de la Moucheronne.

Celle-ci dormait de ce sommeil de lenfance qui résiste à tous les supplices, ses cheveux révoltés en désordre sur son front brun. Le profond ébranlement de ces deux jours avait pâli davantage sa petite figure maigre.

Nounou passa sa grande langue chaude sur la joue humide de larmes de la fillette qui, sentant cette caresse à travers son rêve, chercha à tâtons la tête velue de sa nourrice.

Le lendemain, elle reprit sa vie accoutumée de travail et de misère, mais son âme était rentrée dans lombre. Seulement, elle devint plus insensible aux coups et aux menaces; la mort ne lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans létat divresse, saisit son fusil et la coucha en joue: lenfant attendit, droite, immobile, mais son visage nexprima aucune crainte.

Puis lété reparut; le souvenir de Moucheron saffaiblissait dans la mémoire de la petite fille; elle travaillait, tantôt au milieu de lair brûlant et des rayons du soleil dont elle ne semblait pas sentir les morsures sur ses épaules fatiguées et bleues de coups, tantôt au milieu de louragan et de lorage, quand le vent sifflait furieusement et déracinait les jeunes arbres; mais elle aimait ces bruits désolés de la nature et son rude labeur sur cette terre chaude et triste ne lui paraissait pas si pénible.

Lexaltation farouche qui avait suivi la mort de son petit chat était tombée en elle; elle subissait passivement son sort, ne se demandant pas si les autres étaient moins à plaindre quelle; ne sachant pas que tandis quelle était traitée comme un pauvre petit chien, dautres enfants de son âge avaient à loisir des caresses et mille douceurs; elle ignorait que pas bien loin delle, au village, on chantait et lon riait à la tombée du jour, en égrenant du maïs, et que, au retour des champs, hommes, femmes et bambins trouvaient un bon lit, un souper frugal mais abondant, et de bons baisers partout.

Au bout de la journée, son seul plaisir quand son maître nétait pas là, était de respirer lair embaumé du soir, de contempler la première étoile sallumant après léblouissement dun coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa chevelure et son visage.

Elle ne demandait rien, et qui eût-elle questionné? Les enfants laissent les jours sécouler sans chercher à apprendre où ils vont. Ce petit être ignorant et fragile aimait dinstinct le beau, car cest chose qui ne senseigne pas, et, regardant la nuit la forêt pleine de majesté et de silence, elle palpitait de joie; si elle eût connu Dieu, assurément elle se serait dit que Dieu était là et la voyait. Le matin, elle se levait avec laurore pour courir, pieds nus, dans la rosée, écouter chanter les oiseaux et bruire les insectes.