Comment le saurait-elle?

Et, dans la simplicité de son cur elle se dit: "Si Favier pouvait mourir je ne serais plus battue et je pourrais souvent voir la mère Manon!"

Un jour, (vraiment il y avait trop longtemps quelle ne lavait vue,) la Moucheronne quitta la cabane où Favier dormait de son lourd sommeil divrogne, et sengagea dans la forêt.

Eh bien oui, elle laissait son ouvrage inachevé, elle en avait assez de cette vie-là, elle était révoltée à la fin; le matin même, il lavait frappée si rudement que le sang avait jailli de ses lèvres et quelle avait cru mourir.

Et elle allait devant elle, à laventure, escortée de sa fidèle Nounou qui bondissait joyeusement et prenait machinalement le chemin de la cabane de Manon.

On était en automne et tout était triste alentour; il ny avait rien de vivant dans cette solitude dont le silence était absolu. Les feuilles avaient jauni, prenant de ces admirables tons rougeâtres dont octobre les revêt; la mousse avait séché; et la Moucheronne était mélancolique parce quelle envisageait avec épouvante lhiver qui venait; lhiver avec ses neiges si longues à fondre; avec la ruisseau gelé dont il fallait casser la glace pour obtenir un peu deau. Et puis, le hurlement du vent dans les branches sèches, avait quelque chose de si lugubre! La louve souffrait de la faim bien souvent, et Favier devenait plus brutal à mesure que la mauvaise saison lui apportait moins daubaines.

Et voilà que, tout en songeant, lanimal et la fillette sont arrivés chez Manon; le visage de la Moucheronne séclaire et elle fait à sa compagne un signe de mystère; elle veut surprendre sa vieille amie; pour cela, elle contourne la masure jusqu'à une petite fenêtre sans vitres pratiquée sur le mur de derrière; ses pieds nus ne font aucun bruit sur la terre humide, et la louve sest couchée sur la mousse, tout essoufflée de sa course.

Mais la Moucheronne sarrête interdite: des éclats de voix parviennent à son oreille; certes, elle reconnaît laccent chevrotant de Manon, mais celui de son interlocuteur a un timbre jeune et mâle; qui donc peut converser avec elle? Ce nest pas Favier, puisque la fillette la laissé endormi au logis. Alors qui est-ce?

Elle ne songe pas à écouter, oh! non; seulement la surprise la clouée sur place, et son nom ayant frappé son oreille, malgré elle elle se rapproche du cadre de bois ouvert qui sert de fenêtre à Manon.

Cest la pauvre vieille qui parle et elle se plaint amèrement de sa solitude.