Et puis, où donc se trouve la perfection?

J'ai beau admirer la mer, le ciel, le bateau sur lequel j'écris en ce moment, je me sens triste de me savoir si loin des Samozane; il me semble que quelque chose s'est détaché de moi pour rester là-bas, auprès d'eux, pendant que moi, je flotte vers l'inconnu, peut-être vers une tristesse plus grande encore. Tout à l'heure, comme nous quittions la côte provençale à force de vapeur, une voix a prononcé tout près de moi: "On n'aperçoit plus la terre!" et ce mot a fait déborder l'amertume de mon coeur; j'ai senti que j'allais pleurer et j'ai répondu je ne sais quoi à M. de Merkar qui me félicitait sur ma crânerie à supporter le roulis.

Pourtant, il se montre plein de délicates attentions à mon égard, les enfants s'apprivoisent et je leur conte des histoires abracadabrantes qui les mettent en joie. Mlle Gratienne semble s'attacher à moi, pauvre fille qui a peu de compensations à sa vie d'exilée.

Je l'étudie et je me répète que telle est la destinée qui m'attend.

Je me vois, dans un avenir peu lointain, assujettie comme elle à un devoir quotidien, fatigant, auprès d'enfants turbulents, pas toujours soumis, élevées à la diable par une mère trop faible.

O Robert! toi que j'ai offensé, que tu me manques pour me montrer ce que je dois faire et pour soutenir mon courage!

Mais aussi, j'ai bien fait de prendre ce parti en son absence; s'il eût été à Paris le mois dernier, il ne m'eût pas laissé suivre les Merkar; il eût usé de son autorité de tuteur pour me retenir.

Jusqu'à présent, je n'ai pas à me plaindre: voyage, traversée, tout s'effectue bien.

Le ciel n'a pas un nuage; voici la nuit qui s'annonce splendide, irradiée d'étoiles, et la lune, en croissant tout mince, semble nous suivre d'un oeil souriant dans notre course sur les ondes.

Peu de bruit: celui de la vague heurtant la coque du navire, la voix de deux passagers causant sur la passerelle, et, dans le milieu du bâtiment, la trépidation de la machine.