Euphranie et Mlle Dapremont étaient décidément destinées à jouer un rôle néfaste auprès de Mlle d'Héristel; l'une involontairement, par pure ignorance ou par bêtise; l'autre, mue par le secret désir de détacher Odette de Robert sur lequel elle avait jeté son dévolu.

Non qu'elle fût réellement une méchante fille; mais la meilleure ne devient-elle pas un peu cruelle dès que son coeur est en jeu?

Or, depuis quelques mois, Antoinette trouvait Robert Samozane fort à son goût; elle possédait une dot modeste et le jeune homme n'avait d'autre fortune que celle qu'il gagnerait par son labeur et son intelligence vraiment remarquable.

Mais, Mlle Dapermont n'avait pas les penchants coûteux d'Odette d'Héristel; de plus, elle se jugeait elle-même fort au-dessus de "cette petite fille" étourdie et vaine, donc fort incapable de faire le bonheur d'un homme sérieux.

— Tout au plus, serait-elle bonne pour ce pauvre Gui qui mérite encore mieux, se disait-elle en voyant ces deux fous rire et jouer ensemble comme des enfants.

Chaque année, aux vacances, les Samozane louaient une modeste villa en pleine campagne, pas trop loin de Paris cependant, où les jeunes filles, anémiées par les chaleurs estivales, reprenaient des couleurs et de l'appétit, où les jeunes gens se reposaient de leurs travaux de l'année.

Mlle Dapremont s'y était vu inviter, ou plutôt s'y était fait inviter quelques jours, et elle remarquait, avec une secrète joie, que Robert semblait plus assidu auprès d'elle que l'an dernier.

Cela n'était pas, en réalité; ou, du moins, l'aîné des Samozane souvent retenu au dedans par des pluies fréquentes de ce mois d'août-là, prenait plaisir à écouter la musique que faisait Antoinette. Meilleure pianiste, (sans être d'une grande force), qu'Odette d'Héristel et que les demoiselles Samozane, médiocres en tout, elle s'appliquait adroitement à jouer les morceaux préférés du jeune homme en même temps que ceux où elle pouvait briller sans trop de peine.

Eh! mon Dieu! pourquoi Robert, qui aimait la musique et qui en était un peu sevré chez lui, n'eût-il pas goûté celle de cette femme complaisante et sensée, comme il paraissait goûter ses entretiens généralement sérieux?

C'est ce que, adroitement, la belle Antoinette avait soin d'insinuer à
Odette, quand elle pouvait saisir cet oiseau farouche.