Vous venez de le voir, mon bon Monsieur; y a pas beaucoup de belles dames comme ça qui descendraient de cheval pour, de leurs jolies mains blanches, faire manger la soupe à un pauvre vieux qui nest pas propre tous les jours. Que voulez- vous? quand on na plus ni yeux ni bras, ça nest pas commode de faire sa toilette.

"Que oui, quelle est charitable, la demoiselle! seulement…"

Seulement quoi?

Laveugle prit un air embarrassé.

Faut pas vous en fâcher, Monsieur, car je devine que vous vous intéressez à elle. Eh bien! Mamzelle Mauduit est généreuse et admirable, mais y lui manque, quoi! un brin ce quéque chose quont les personnes pieuses. Elle ne sait pas consoler, comme on le fait quand on croit au bon Dieu. Y a dans mon village des soeurs religieuses qui ne sont pas riches, mais qui vous relèvent le cur par de bonnes paroles; après leur visite, on na souvent pas beaucoup plus de quoi, mais on supporte mieux la misère.

Vous avez raison, mon brave. Ce nest pas la faute de Mlle Mauduit si le sens chrétien lui manque; comme vous lui devez de la reconnaissance, priez pour elle et pour son oncle, cela leur fera grand bien.

Quand Albéric revit Gilberte, avec son tact ordinaire il ne fit aucune allusion à la petite scène dont il avait été témoin, et la jeune fille lui en sut gré: elle avait horreur des flatteries. Il ne parla plus avec elle que de choses insignifiantes jusqu'à son départ qui eut lieu le lendemain.

En descendant de sa chambre pour faire ses adieux à la petite société des Marnes et à son oncle, il rencontra Gilberte dans le vestibule. Elle sapprocha de lui comme pour lui souhaiter un bon voyage et lui tendit la main.

Quoique je ne les connaisse pas, présentez mes respects à vos parents et mes amitiés à vos soeurs, dit-elle; ce que vous mavez dit deux tous ma donné lenvie de les connaître.

Eh bien! répondit Albéric en pressant ses doigts frêles dans sa main robuste, il vous faudra venir faire connaissance avec ma famille; cela ne vous sourirait guère peut-être tout de suite, mais souvenez-vous que du jour où vous souffrirez, où vous aurez besoin dun lieu calme et propice à rasséréner votre âme, vous pourriez venir à nous. La maison de mes parents vous sera toujours ouverte et lon saura vous y consoler.