Comment! tu ne serais pas fière de porter le sceptre de la beauté et de la richesse, car enfin lune fait ressortir magnifiquement lautre. Tu éclipseras toutes tes amies.

Mon oncle, vous me prêchez toujours légalité.

Certainement, certainement, ma nièce; mais rien ne vous empêche de profiter des biens que le hasard jette entre vos mains.

Mon oncle, je vous en prie, éconduisez M. Mahoni, ce soir. Je ne saurai paraître devant lui. Vous lui direz ce que bon vous semblera.

Du tout, du tout, vous répondrez oui. Vous mettrez, après déjeuner, votre robe de drap bleu; elle vous sied à ravir. Dailleurs, il est inutile de vous faire prier; jai encouragé Mahoni et lui ai presque donné ma parole, lui affirmant que ses voeux seront acceptés. Je ne réponds même pas de ne pas le voir arriver avec lécrin de fiançailles en poche. Or, tu sais, petite, les diamants quil toffrira ne seront pas du strass. Il ma insinué gentiment que la corbeille fera lébahissement de Paris. Eh bien! tu ne manges pas? ton chocolat refroidit.

Je nai pas faim, répondit Gilberte en repoussant la tasse
dargent.

Elle était toute pâle et sa main tremblait sur la table débène.

Mon bon oncle, reprit-elle enfin dune voix douce, je vous affirme que non seulement je néprouve aucune sympathie pour votre ami dAustralie, mais il minspire… de laversion, positivement.

Je vous ai déjà priée de me taire ces grands mots. Je ne sais où vous prenez ces airs tragiques; vous navez pas été élevée au couvent, cependant. De grâce, respectez ma tranquillité et ne troublez pas mon déjeuner. Jexige, vos entendez, jexige que vous épousiez Mahoni. Je veux votre bonheur en dépit de vous-même. Jentends être obéi. Jusqu'à présent, je vous ai laissée faire vos volontés, aujourdhui je veux être écouté.

Mon oncle, croyez que je me rappelle toutes vos bontés et je vous reste soumise et reconnaissante, mais je ne puis lier mon existence à celle dun homme que je nestime pas. Vous vous figurez, pauvre cher oncle, que mon bonheur est là? Point du tout, et puisque vous ne demandez quà me voir heureuse, ne me parlez plus de M. Mahoni.