Il reprit après une pause:

Je suis sûr que vous ne vous doutez pas des misères qui couvrent le monde, que vous navez pas une idée de la véritable indigence, non de celle qui court les rues, tend la main et étale ses plaies, mais de celle qui vit dans les greniers, qui se cache, qui a honte et qui soufre doublement. Ah! mon enfant, que vous ignorez de choses! Vous navez jamais reposé vos yeux, même ici à la campagne où tout est pour vous nouveau plaisir, sur ces intérieurs misérables, vrais taudis où les bébés grouillent demi-nus dans la poussière, se disputant la soupe et les croûtes de pain dur quon leur mesure parcimonieusement; vous ne savez pas quil y a dans ce Paris que vous aimez tant parce que vous vous y amusez, chaque nuit, des désespérés qui marchent à leau noire du fleuve pour y sombrer avec leurs tortures; vous ne savez pas quil y a de pauvres mortes abandonnées dans la nuit faute dun bras ami pour leur porter secours.

Gilberte lécoutait toute pâle et frissonnante..

Est-ce vrai? est-ce vrai, ce que vous me dites là?

Hélas! oui, trop vrai.

Alors, fit-elle toute révoltée, sil y a un Dieu comme vous lassurez, pourquoi permet-il que la vie soit de plume aux uns, de plomb aux autres? Cest injuste.

Non, ce nest pas injuste, car Dieu rendra du bonheur au centuple dans léternité à ceux qui auront souffert ici-bas. Cest cette pensée qui les soutient, dailleurs, car avec les principes de votre oncle, quel est celui de ces malheureux qui ne viendrait brutalement dire au riche: "Tu ris pendant que je pleure, tu manges pendant que je jeûne, tu dors pendant que je travaille, ce nest pas juste; partageons tes joies; jy ai droit autant que toi."

"Cest pour cela, Gilberte, que celui qui a la richesse doit aider celui qui ne la pas, sil ne veut que léternité lui soit lourde."

Et moi alors? moi qui nai jamais pensé à cela? murmura
Gilberte très troublée.

On ne vous en disait rien, donc vous péchiez par ignorance; dautres enfants que vous sont dans le même cas, hélas! Mais désormais vous saurez; vous vous rappellerez mes paroles toutes les fois que vous jouirez: à la table luxueuse de votre oncle où vous gaspillez souvent la nourriture si précieuse à laffamé; dans ces restaurants élégants où vous aimez à voir les places assiégées par les heureux vivants, où le champagne coule sur le parquet sablé, où en un seul repas vous dépensez ce qui nourrirait une famille pauvre pendant un mois.