Mêlé au groupe où se trouvait Mlle Mauduit, Albéric Daltier causait tranquillement; on lécoutait, tout étonné de ce que la parole dun homme "qui nétait pas de son siècle" eût tant de charmes, de profondeur et même desprit. Albéric Daltier pouvait toucher à tous les sujets et se montrer captivant sur chacun deux.

Quand la nuit devint trop sombre, lair trop frais, on rentra au salon; une jeune femme fut priée de chanter, ce quelle fit avec beaucoup de brio, disant hardiment une chansonnette à la mode et fort leste qui fut vivement applaudie.

Deux fillettes exécutèrent ensuite un brillant caprice à quatre mains, puis Gilberte, à la demande de tous, se leva à son tour. Un gentleman assez bon pianiste se mit en devoir de laccompagner; elle fouilla dans le casier et en retira une partition au hasard. Cétait le Petit Duc et elle y choisit un passage quelle chanta avec une rare perfection. Assurément, cétait moins libre que la chansonnette dite précédemment, néanmoins ces paroles étaient déplacées dans cette jeune bouche.

Quand elle eut dit les couplets deux fois bissés, elle coula un regard malicieux sur son cousin Albéric; celui-ci navait ni applaudi ni bissé; il feuilletait un album de photographies où les portraits de famille se mêlaient sans vergogne aux portraits des actrices en vogue. Gilberte prit le siège vacant auprès de lui.

Est-ce que vous naimez pas la musique, mon cousin? dit- elle.

Au contraire, beaucoup.

Et vous ne me félicitez pas? fit-elle un peu railleuse.

Vous avez une jolie voix, répondit-il brièvement.

Elle demanda, hardie et provocante:

Est-ce que ma romance vous aurait choqué par hasard?