Ce nest pas seulement de cela que je me plains, reprit Gilberte, ce ne serait là quune peine légère. On me fait lexistence la plus rose possible; depuis plus de dix ans on me fait marcher sur un tapis de mousse, on ma évité tout chagrin; je puis dire que, depuis les premiers jours de mon entrée chez mon oncle, je nai jamais pleuré; on cède à toutes mes volontés et pourtant…

Eh bien?

Je nappelle pas cela du bonheur, ou bien je suis trop difficile. Je me reproche souvent dans mon for intérieur dêtre trop exigeante, de ne pas savoir me contenter de la félicité présente…

Parce que vous vivez dune vie trop factice.

Peut-être, dit-elle lentement.

Parce que vous préférez les fruits du monde, autrement dit les fruits de la Mer Morte, à ceux du bonheur calme, tranquille et… sage. Les fruits de la Mer Morte ne satisfont que les yeux, non les lèvres; admirables à lil, ils noffrent au dedans quune cendre amère et décevante.

Moi, reprit Gilberte en relevant la tête avec passion, jaime mieux être heureuse beaucoup et peu de temps que goûter une demi-satisfaction qui dure.

Vous dites cela maintenant que vous sortez à peine de ladolescence; dans dix ans vous parlerez autrement.

Il prononça ces mots avec une gravité qui impressionna la jeune fille. Il devait avoir raison, bien certainement. Tout ce quil disait nétait-il pas parfaitement juste?

Pour la première fois de sa vie, Gilberte se sentit du respect pour un homme et il lui sembla quelle nétait pas digne de rencontrer son regard loyal et profond.