Et dans la douceur apaisante du bel après-midi d'automne, j'ai descendu à regret les marches de cristal, seuls vestiges intacts de la grande cathédrale gothique effondrée. Sous le soleil, les pierres croulaient dans les profondeurs sonores, les séracs s'éboulaient par intervalle en de sourds craquements, les cascades bondissaient dans la plaine en grondant, tandis qu'on entendait l'imperceptible et continuel crépitement des gouttes d'eau tombant dans les anfractuosités de la glace.
Le Couvercle et l'Aiguille de Talèfre.
Par le sentier qui serpente sur la crête de la moraine, à travers l'herbe rousse parsemée de rochers, j'ai regagné Lognan déserté par les troupeaux. Les pâturages rocheux étaient vides et silencieux; les mélèzes des prés-bois portaient des aiguilles d'or; entre leurs racines les ruisselets chantaient; les mouches bourdonnaient joyeusement. Les airelles portaient des feuilles pourpres comme les pampres leurs sœurs, car l'airelle est la vigne de la montagne. C'était le moment de la vendange: une nuée de vendangeurs ailés s'était abattue sur les buissons, on les entendait piailler et se disputer sous les branches, qui descendent en terrasses successives jusqu'au glacier que l'on aperçoit très bas en-dessous de l'encorbellement. Le bruit de mes pas dérangeait les vendangeurs de leur agréable besogne; les merles s'envolaient effarouchés et plongeaient vers la glace bleue en criant; de toutes parts flottait l'odeur de sapins et de fruits mûrs. Toute la montagne vivait joyeuse sous les derniers rayons du soleil couchant, tandis que déjà la brume montant de l'Arve envahissait la vallée.
S'il faut qu'après la mort, nos âmes changent d'enveloppe, je forme le souhait, divinité bienfaisante, de devenir l'un des merles du bois de Lognan. La nuit venue, je volerai jusque dans la plaine, et perché sur quelque pommier non loin d'un palace dans la nuit claire et sereine, j'écouterai les airs de danse. Le jour j'élirai domicile dans quelque buisson à l'abri d'un rocher non loin du sentier, et si quelque touriste élégant s'égare près de ma demeure, inquiet, soufflant et peinant, je lui sifflerai, moqueur, les airs de danse que j'aurai appris sous la lune blafarde.
Mais je n'aurai plus peur de l'alpiniste, du bruit de ses souliers ferrés, ni du son du piolet frappant le granit. Caché sous les feuilles, je le regarderai de mon petit œil noir très vif; invisible sous les brindilles, j'accompagnerai ses pas jusqu'à la limite supérieure des prés-bois, me souvenant que dans une autre existence, j'étais monté moi aussi dans la grande nef, silencieuse, qui dort sous la lune, entre les piliers à demi écroulés, que l'homme a baptisés la Verte, les Courtes, les Droites, le Triolet, le Dolent, Argentière et Chardonnet.
Séracs au Glacier d'Argentière.