J'aurais dû m'en douter hier au soir, et ne point m'attarder indéfiniment sur l'Aiguille du Géant, dans l'azur du ciel, au milieu des rêveries du passé. En cette arrière-saison, le temps change si vite! Le ciel d'apothéose était trop transparent, les lointains trop lumineux. Et cette nuit énervante n'était-elle pas, elle aussi, un signe certain que le vent de la pluie tenait dans les profondeurs du ciel. Aujourd'hui, tout est blanc autour du Rifugio Albergo Torino: il a neigé abondamment sur les hauteurs; la neige est descendue assez bas, couvrant les alpages supérieurs que l'on aperçoit d'ici comme de grands draps blancs séchant sous le soleil. La descente promet d'être fatigante dans cette neige fraîche, inconsistante et molle.
La patinoire de Chamonix.
++ Danseuses sur glace.
Ce matin, les pâtres se sont réveillés plus tôt que de coutume, étonnés de voir la clarté envahir sitôt leur cabane. En hâte, ils ont rassemblé leurs modestes hardes, pressés de gagner au plus vite les pâturages inférieurs: l'exode de la population à quatre pattes a commencé. Poussant devant eux leur troupeau, tirant par la bride les mulets chargés des jeunes agneaux tard venus, ils sont partis abandonnant leur chalet dans la solitude. Ils ont disparu dans la forêt prochaine, sous les dômes de verdure poudrés par l'hiver, dans un tintement de clochettes et de sonnailles.
Pendant de longs mois le silence va régner sur les alpages glacés, c'est à peine si l'on entendra le sanglot étouffé de la source, fluant sous la neige. Adieu les lentes et nostalgiques chansons de pâtres, «mélodie grave et triste comme la montagne, dit Guido Rey, chanson grise qui monte avec lenteur le long des hautes parois, comme monte la fumée des chalets dans la paix des soirs».