Ce qui attirait en ce moment ces libres âmes diverses autour d’Edme Froment, c’est qu’elles percevaient obscurément en lui le point où se rencontraient leurs lignes, le carrefour d’où l’on voit tous les chemins de la forêt. Froment n’avait pas toujours été celui qui réunit. Tant qu’il était resté maître de son corps et sain, il suivait, lui aussi, sa route à part des autres. Mais depuis que sa course avait été brisée, il s’était établi—après une période d’amère désespérance, dont il ne laissa rien voir aux yeux de ceux qui l’entouraient—à la croix des chemins. L’impossibilité même où il était d’agir lui permettait d’embrasser l’ensemble de l’action et d’y participer en esprit. Il voyait les courants divers—patrie, révolution, lutte d’États ou de classes, science et foi,—comme les forces mêlées d’une rivière torrentueuse, avec ses rapides, ses remous et ses ensablements: elle semble se briser parfois, ou revenir en arrière, ou dormir; mais elle avance toujours, irrésistiblement. Et la réaction même est poussée en avant. Et lui, le jeune crucifié à la croix des chemins, il épousait tous les courants, le fleuve entier.
Clerambault retrouvait en lui quelques traits de Perrotin. Mais des mondes séparaient Froment de Perrotin. Car si, comme ce dernier, il ne niait rien de ce qui est, et s’il cherchait à tout comprendre, c’était avec une âme enflammée. Tout était, dans son cœur, mouvement et passion ordonnée. Tout, la vie et la mort, tout marchait et montait. Et lui-même, immobile.
Cependant, l’heure était sombre. On venait de passer le tournant de l’année 17 à 18. Les nuits d’hiver brumeuses étaient lourdes de l’attente de la ruée suprême des armées allemandes. Depuis des mois, elle s’annonçait par de menaçantes rumeurs; les raids des Gothas sur Paris, déjà, y préludaient. Les hommes de la guerre jusqu’au bout affectaient l’assurance, les journaux continuaient de hâbler, et Clemenceau n’avait jamais mieux dormi. Mais la tension des esprits se manifestait à l’âpreté croissante des haines civiles. On détournait sur les suspects de l’intérieur—les défaitistes, les pacifistes,—les angoisses publiques. Les procès de trahison réchauffaient, amusaient, le moral de l’arrière. On voyait se multiplier les mouchards Cornéliens, les dénonciateurs patriotiques, les témoins fanatiques; et l’aboiement de l’Accusateur public poursuivait furieusement durant des jours entiers les misérables bêtes traquées. Aussi, quand se leva, vers la fin du mois de mars, l’offensive allemande suspendue sur Paris, la haine sacrée entre concitoyens atteignit son zénith; et nul doute que si l’invasion avait fait sa trouée, avant qu’elle eût atteint les portes de la Ville, le poteau de Vincennes, cet autel de la Patrie vindicative et menacée, eût reçu ses victimes, innocentes ou coupables, prévenues ou jugées.
Clerambault fut plusieurs fois apostrophé dans la rue. Il ne s’en émouvait pas. Peut-être ne se rendait-il pas très bien compte du danger. Moreau le trouva, un jour, en train de discuter, au milieu d’un groupe de passants, avec un jeune bourgeois à l’air rageur, qui l’avait interpellé d’une façon blessante. Tandis qu’il parlait, on entendit à proximité l’explosion d’un obus de la «grosse Bertha». Clerambault ne parut pas le remarquer; et tranquillement il continuait d’exposer au colérique sa façon de penser. Il y avait quelque chose de comique dans cette obstination; et le cercle d’auditeurs qui, en bons Français, le sentirent, échangea des quolibets, pas très polis, mais dépourvus de méchanceté. Moreau prit le bras de Clerambault, pour l’entraîner. Clerambault s’arrêta, regarda les gens qui riaient, saisit à son tour le comique de la situation, et rit avec les autres.
—Quel vieux fou!... Hein! dit-il à Moreau qui l’entraînait.
—Il y en a d’autres. Qu’il prenne garde! dit Moreau, assez impertinemment.
Mais Clerambault ne voulait pas comprendre.
L’instruction de son procès venait d’entrer dans une phase nouvelle. Clerambault était inculpé d’infraction à la loi du 5 août 1914, «réprimant les indiscrétions en temps de guerre»: on l’accusait de propagande pacifiste dans les milieux ouvriers, où Thouron, disait-on, répandait les écrits de Clerambault, d’accord avec l’auteur. Rien n’était moins fondé: Clerambault n’avait connaissance d’aucune propagande de ce genre, et il ne l’avait pas autorisée. Thouron en pouvait témoigner.—Mais voici que, justement, Thouron n’en témoignait pas. Son attitude était étrange. Au lieu d’établir les faits, il biaisait, il avait l’air de cacher quelque chose; il y mettait même une sorte d’ostentation: il eût voulu éveiller les soupçons qu’il ne s’y fût pas mieux pris. Le malheur était que ces soupçons dérivaient vers Clerambault. Certes, il ne disait rien contre lui, contre quiconque. Il se refusait à rien dire. Mais il laissait entendre que s’il voulait parler... Il ne le voulait pas. On le confronta avec Clerambault. Il fut parfait, vraiment chevaleresque. Il mit la main sur son cœur; il protesta de son admiration filiale pour le «Maître», pour l’ «Ami». Clerambault, impatienté, le pressa de faire le récit exact de tout ce qui s’était passé entre eux; l’autre continuait d’attester son dévouement «indéfectible»: il ne dirait rien de plus, il n’ajouterait rien à ses dépositions, il prenait tout sur lui...
Il sortit de là grandi, et Clerambault suspect de se laisser abriter par le sacrifice de son leude. La presse n’hésita point: elle l’accusa de lâcheté. Cependant, les convocations succédaient aux convocations; depuis près de deux mois, Clerambault se rendait aux interrogatoires oiseux que le juge lui posait, sans qu’aucune décision se dessinât encore. Il eût semblé qu’un homme accusé sans preuves, maintenu si longtemps sous l’injurieux soupçon, eût droit à la sympathie publique. Mais on lui en voulait, au contraire, bien plus qu’auparavant; on lui en voulait de n’être pas encore condamné. Des racontars absurdes circulaient dans la presse. On prétendait que les experts avaient découvert, à la forme de certaines lettres, à des coquilles relevées dans une plaquette de Clerambault, qu’elle avait été imprimée par des Allemands. Ces niaiseries trouvaient accès dans la crédulité fabuleuse d’hommes qui avaient été intelligents (on l’assurait), avant la guerre... il y avait quatre ans de cela, mais il semblait des siècles...