Il fallait se persuader au moins que c’était pour quelque chose de grand et de nécessaire. Clerambault s’accrocha à cette bouée, avec désespoir, pendant les jours et les nuits qui suivirent. Si ses doigts se desserraient, il coulerait à pic. Plus durement encore, il affirma la sainteté de la cause. Il se refusait d’ailleurs à la discuter. Mais ses doigts peu à peu glissaient; chaque mouvement l’enfonçait; car chaque attestation nouvelle de sa justice et de son droit faisait surgir de la conscience une voix qui disait:

—«Quand bien même vous auriez vingt mille fois plus raison dans la lutte, votre raison affirmée vaut-elle les désastres dont il la faut payer? Votre justice veut-elle que des millions d’innocents tombent, rançon des iniquités et des erreurs des autres? Le crime se lave-t-il par le crime, le meurtre par le meurtre? Et fallait-il que vos fils en fussent non seulement victimes, mais complices, et fussent assassinés et fussent des assassins?...»

Il revit la dernière visite de son fils, leurs derniers entretiens, et il les rumina. Que de choses il comprenait maintenant, qu’il n’avait pas comprises! Les silences de Maxime, le reproche de ses yeux... Le pire de tout fut lorsqu’il reconnut qu’il les avait comprises, déjà, quand son fils était là, mais qu’il n’avait pas voulu, pas voulu en convenir.

Et cette découverte, que depuis quelques semaines il sentait peser sur lui comme une menace,—et cette découverte du mensonge intérieur l’écrasa.


Rosine Clerambault, jusqu’à la crise actuelle, paraissait effacée. Sa vie intérieure était ignorée des autres et presque d’elle-même. A peine son père en avait-il une lueur. Elle avait vécu sous l’aile de la chaude, égoïste, asphyxiante affection de famille. Elle n’avait guère d’amies, de camarades de son âge. Les parents s’interposaient entre elle et le monde extérieur; elle s’était habituée à pousser dans leur ombre; et si, devenue adolescente, elle aspirait à s’en évader, elle n’osait pas, elle ne savait pas; elle était gênée dès qu’elle sortait du cercle de famille; ses mouvements étaient paralysés, elle pouvait à peine parler: on la jugeait insignifiante. Elle le savait et en souffrait, car elle avait de l’amour-propre. Alors, elle sortait le moins possible, et restait dans son milieu, où elle était simple, naturelle, silencieuse. Ce silence ne venait pas d’une torpeur de pensée, mais du bavardage des autres. Le père, la mère, le frère, étaient exubérants. La petite personne se renfermait, par réaction. Mais elle parlait, en elle.

Elle était blonde, grande, mince, les formes d’un adolescent, de jolis cheveux dont les mèches se sauvaient sur les joues, la bouche grande et sérieuse, la lèvre inférieure un peu gonflée aux commissures, les yeux larges, calmes et vagues, les sourcils fins et bien marqués, un menton gracieux. Joli cou, poitrine maigre, pas de hanches; les mains un peu rouges et grandes, dont les veines étaient gonflées. Rougissant pour un rien. Le charme de la jeunesse était dans le front et le menton. Les yeux interrogeaient, rêvaient, livraient peu.

Son père avait pour elle une prédilection, comme la mère pour le fils: des affinités étaient entre eux. Sans y penser, Clerambault n’avait cessé d’accaparer sa fille, de l’entourer, depuis l’enfance, de son affection absorbante. Il avait fait, en partie, son éducation. Avec la naïveté, parfois un peu choquante, de l’artiste, il l’avait prise pour confidente de sa vie intérieure. Il y était amené par son moi débordant et par le peu d’écho qu’il trouvait en sa femme: cette bonne personne, qui était, comme on dit, à ses pieds, y restait installée; elle disait oui à tout ce qu’il disait, l’admirait de confiance, mais ne le comprenait pas, et ne s’en apercevait même pas: car l’essentiel n’était pas, pour elle, la pensée de son mari, mais son mari, sa santé, son bien-être, son confort, sa nourriture, sa vêture. L’honnête Clerambault, plein de reconnaissance, ne jugeait pas sa femme, pas plus que Rosine ne jugeait sa mère. Mais leur instinct, à tous deux, savait à quoi s’en tenir et les rapprochait l’un de l’autre par un secret lien. Et Clerambault ne s’apercevait pas qu’il s’était fait de sa fille sa vraie femme, d’esprit et de cœur. Il n’avait commencé à en avoir le soupçon que dans les derniers temps où la guerre sembla rompre l’accord tacite qui régnait entre eux, et où l’assentiment de Rosine, comme un vœu qui la liait, lui manqua tout à coup. Rosine savait les choses, bien avant lui. Elle évitait d’en scruter le mystère. Le cœur n’a pas besoin, pour savoir, que l’esprit soit averti.

Étranges et magnifiques mystères de l’amour qui unit les âmes! Il est indépendant des lois de la société et même de la nature. Mais bien peu d’êtres le savent; et bien moins encore osent le révéler: ils ont peur de la grossièreté du monde, qui veut des jugements sommaires et s’en tient au sens épais du langage traditionnel. Dans cette langue convenue, volontairement inexacte, par simplification sociale, les mots se gardent bien d’exprimer, en les dévoilant, les nuances vivantes de la multiple réalité: ils l’emprisonnent, ils l’enrégimentent, ils la codifient; ils la mettent au service de la raison elle-même domestiquée, de la raison qui ne jaillit pas des profondeurs de l’esprit, mais des nappes diffuses et emmurées—comme un bassin de Versailles—dans les cadres de la société constituée. En ce vocabulaire quasi juridique, l’amour est lié au sexe, à l’âge, aux classes de la société; et selon qu’il se plie aux conditions requises, il est ou non naturel, il est légitime ou non.—Mais ce n’est là qu’un filet d’eau capté des sources profondes de l’Amour. L’immense Amour, qui est la loi de gravitation qui meut les mondes, ne se soucie pas des cadres que nous lui traçons. Il s’accomplit entre des âmes que tout éloigne, dans l’espace et dans l’heure; par-dessus les siècles, il unit les pensées des vivants et des morts; il noue d’étroits et chastes liens entre les jeunes et les vieux cœurs; il fait que l’ami est plus proche de l’ami, il fait que souvent l’âme de l’enfant est plus proche de celle du vieillard, que, dans toute leur vie, ils ne trouveront peut-être, femme, de compagnon, ou homme, de compagne. Entre pères et enfants ces liens existent parfois sans qu’ils en aient conscience. Et le «siècle» (comme disaient nos vieux) compte si peu en face de l’amour éternel qu’il arrive qu’entre pères et enfants les rapports soient intervertis et que ce ne soit pas le plus jeune qui des deux soit l’enfant. Que de fils éprouvent pieusement un amour paternel pour la vieille maman! Et ne nous arrive-t-il pas de nous sentir très humbles et tout petits devant les yeux d’un enfant? Le Bambino de Botticelli pose sur la Vierge candide son regard lourd d’une expérience douloureuse qui s’ignore, et vieille comme le monde.

L’affection de Clerambault et de Rosine était de cette essence, auguste, religieuse, où la raison n’a point accès. C’est pourquoi, dans les profondeurs de la mer agitée, loin au-dessous des troubles et des conflits de conscience que la guerre déchaînait, un drame intime se déroulait, sans gestes, presque sans mots, entre ces deux âmes, unies par un amour sacré. Ce sentiment ignoré expliquait la finesse de leurs réactions mutuelles. Au début, le muet éloignement de Rosine, déçue dans son affection, froissée dans son culte secret, par l’attitude de son père que la guerre égarait, et s’écartant de lui, comme une petite statue antique chastement drapée. Aussitôt, l’inquiétude de Clerambault, dont la sensibilité aiguisée par la tendresse avait sur-le-champ perçu ce Noli me tangere! Il s’en était suivi, pendant la période qui avait précédé la mort de Maxime, une brouille inexprimée entre le père et la fille. On n’oserait parler (les mots sont si grossiers!) de «dépit amoureux», au sens le plus épuré. Ce désaccord intime, dont aucune parole ne les eût fait convenir, leur était à tous deux une souffrance, troublait la jeune fille, irritait Clerambault; il en savait la cause, et son orgueil se refusait d’abord à la reconnaître; peu à peu il n’était plus très loin d’avouer que Rosine avait raison; il eût voulu s’humilier; mais la langue restait liée par une fausse honte. Ainsi, le malentendu des esprits s’aggravait, quand les cœurs s’imploraient de céder.