—Monsieur Agénor Clerambault... Monsieur Hyacinthe Monchéri...

et demandait à «Monsieur le Sous-Secrétaire d’État» ce qui lui valait l’honneur de sa visite.

«Monsieur le Sous-Secrétaire d’État», nullement étonné de l’accueil obséquieux du vieux maître, se carrait dans son fauteuil, en l’attitude de supériorité familière que lui assurait son rang sur les deux illustrations de la pensée française: il représentait l’État. Il parlait du haut de son nez, et bramait comme un dromadaire. Il transmit à Perrotin l’invitation du ministre à présider une séance solennelle d’intellectuels guerriers de dix nations, au grand amphithéâtre de la Sorbonne,—«une séance imprécatoire», comme il disait. Perrotin accepta avec empressement, se confondant de l’honneur. Son ton de domestique avec le serin breveté par le gouvernement contrastait étrangement avec la témérité de ses propos, il n’y avait qu’un moment. Et Clerambault, choqué, pensait au Græculus.

Quand ils se retrouvèrent seuls, après que Perrotin eut reconduit jusqu’au seuil son «Chéri», qui marchait le cou raide et la tête levée, comme l’âne chargé de reliques, Clerambault voulut reprendre l’entretien. Il était un peu refroidi et ne le cachait point. Il invita Perrotin à déclarer en public les sentiments qu’il lui avait professés. Perrotin s’y refusa, naturellement, en riant de la naïveté. Et il le mit en garde, affectueusement, contre la tentation de se confesser tout haut. Clerambault se fâcha, discuta, s’entêta. Perrotin, en veine de franchise, et afin de l’éclairer, lui dépeignit son entourage, les grands intellectuels de la haute Université, dont il était le représentant officiel: historiens, philosophes, rhétoriqueurs. Il en parlait avec un mépris voilé, poli, profond, auquel se mêlait une pointe d’amertume personnelle: car, malgré sa prudence, il était trop intelligent pour ne pas être suspect aux moins intelligents de ses collègues. Il se définissait un vieux chien d’aveugle, au milieu des mâtins aboyants, et obligé, comme eux, d’aboyer aux passants...

Clerambault le quitta, sans brouille, mais avec une grande pitié.


Il fut quelques jours avant de ressortir. Ce premier contact avec le monde extérieur l’avait déprimé. L’ami en qui il comptait trouver un guide lui manquait piteusement. Il se sentait plein de trouble. Clerambault était faible; il n’était pas accoutumé à se diriger seul. Ce poète, si sincère pourtant, ne s’était jamais vu dans l’obligation de penser sans le secours des autres; il n’avait eu besoin jusqu’alors que de se laisser porter par leur pensée; il l’épousait; il en était la voix exaltée et inspirée.—Le changement était brusque. Malgré la nuit de crise, il était repris par ses incertitudes; la nature ne peut être, d’un seul coup, transformée, surtout chez qui a passé la cinquantaine, si souples que soient restés les ressorts de son esprit. Et la lumière qu’apporte une révélation ne demeure pas égale, comme la nappe ruisselante du soleil dans un ciel d’été. Elle ressemble plutôt au fanal électrique, qui cligne et qui s’éteint plus d’une fois, avant que le courant se régularise. Dans les syncopes de cette pulsation saccadée, l’ombre paraît plus noire, et l’esprit plus trébuchant.—Clerambault ne prenait pas son parti de se passer des autres.

Il résolut de faire le tour de ses amis. Il en avait beaucoup, dans le monde des lettres, de l’Université, de la bourgeoisie intelligente. Il ne se pouvait pas que, dans le nombre, il ne trouvât des esprits qui, comme lui, mieux que lui, eussent l’intuition des problèmes qui l’obsédaient et l’aidassent à les éclaircir! Sans se livrer encore, timidement, il essaya de lire en eux, d’écouter, d’observer. Mais il ne s’apercevait pas que ses yeux étaient changés; et la vision qu’il eut d’un monde, cependant bien connu, lui apparut nouvelle, et le glaça.

Tout le peuple des lettres était mobilisé. On ne distinguait plus les personnalités. Les Universités formaient un ministère de l’intelligence domestiquée; il avait pour office de rédiger les actes du maître et patron, l’État. Les différents services se reconnaissaient à leurs déformations professionnelles.

Les professeurs de lettres étaient surtout experts au développement moral, en trois points, au syllogisme oratoire. Ils avaient la manie de simplification excessive dans le raisonnement, se payaient de grands mots pour raisons, et abusaient des idées claires, peu nombreuses, toujours les mêmes, sans ombres, sans nuances et sans vie. Ils les décrochaient à l’arsenal d’une soi-disant antiquité classique, dont la clé était jalousement gardée, au cours des âges, par des générations de mamelouks académiques. Ces idées éloquentes et vieillies, qu’on nommait, par abus, «humanités», encore que sur beaucoup de points elles blessassent le bon sens et le cœur de l’humanité d’aujourd’hui, avaient reçu l’estampille de l’État Romain, prototype de tous les États européens. Leurs interprètes attitrés étaient des rhéteurs au service de l’État.