O Pensée, fleur monstrueuse et splendide, qui pousse sur l’humus des instincts séculaires!... Tu es un élément. Tu pénètres l’homme, tu l’imprègnes; mais tu ne viens pas de lui. Ta source lui échappe et ta force le dépasse.—Les sens de l’homme sont à peu près adaptés à son usage pratique. Sa pensée ne l’est point. Elle le déborde et elle l’affole. Quelques êtres, en nombre infiniment restreint, réussissent à se diriger sur ce torrent. Mais il entraîne l’énorme masse, au hasard, à toute volée. Sa puissance formidable n’est pas au service de l’homme. L’homme tâche de s’en servir, et le plus grand danger est qu’il croit qu’il s’en sert. Il est comme un enfant qui manie des explosifs. Il n’y a pas de proportion entre ces engins colossaux et l’objet pour lequel ses mains débiles les emploient. Parfois, ils font tout sauter...

Comment parer au danger? Étouffer la pensée, arracher les idées ivres? Ce serait châtrer l’homme de son cerveau, le priver de son principal stimulant à la vie. Et pourtant, l’eau-de-vie de la pensée contient un poison d’autant plus redoutable qu’elle est répandue dans les masses, en drogues frelatées... Homme, dessoûle-toi! Regarde! Sors des idées, fais-toi libre de ta propre pensée! Apprends à dominer ta Gigantomachie, ces fantômes enragés qui s’entre-déchirent... Patrie, Droit, Liberté, Grandes Déesses, nous vous découronnerons d’abord de vos majuscules. Descendez de l’Olympe dans la crèche, et venez sans ornements, sans armes, riches de votre seule beauté et de notre seul amour!... Je ne connais point des dieux Justice, Liberté. Je connais mes frères hommes et je connais leurs actes, tantôt justes, tantôt injustes. Et je connais les peuples, qui sont tous dénués de vraie liberté, mais qui tous y aspirent et qui tous, plus ou moins, se laissent opprimer.


La vue de ce monde en proie à la fièvre chaude eût inspiré à un sage le désir de se retirer à l’écart et de laisser passer l’accès. Mais Clerambault n’était pas un sage. Il savait seulement qu’il ne l’était pas. Il savait que parler était vain; et pourtant, il savait qu’il lui faudrait parler, il savait qu’il le ferait. Il chercha à retarder le dangereux moment; et sa timidité, qui ne pouvait se faire à l’idée de rester seul, aux prises avec tous, mendia autour de lui un compagnon de pensée. Ne fût-on que deux ou trois, ensemble il serait moins dur d’engager le combat.

Les premiers dont il alla discrètement tâter la sympathie étaient de pauvres gens qui, comme lui, avaient perdu un fils. Le père, peintre connu, avait un atelier, rue Notre-Dame-des-Champs. Les Clerambault voisinaient avec les Omer Calville. C’était un bon vieux couple, très bourgeois, très uni. Ils avaient cette douceur de pensée, commune à nombre d’artistes de ce temps qui avaient connu Carrière et reçu les reflets lointains du Tolstoïsme; comme leur simplicité, elle semble un peu factice, quoiqu’elle réponde à une bonhomie de nature; mais la mode du jour y a mis une ou deux touches de trop. Nul n’est moins capable de comprendre les passions de la guerre que ces artistes qui professent avec une emphase sincère le respect religieux de tout ce qui vit. Les Calville s’étaient tenus en dehors du courant; ils ne protestaient point, ils acceptaient, mais comme on accepte la maladie, la mort, la méchanceté des hommes, tristement, dignement, sans acquiescer. Les poèmes enflammés de Clerambault, qu’il était venu leur lire, écoutés poliment, rencontraient peu d’écho...—Mais voici qu’à l’heure même où Clerambault, désabusé de l’illusion guerrière, pensait les rejoindre, eux s’éloignaient de lui, car ils retournaient à la place qu’il venait de quitter. La mort du fils avait eu sur eux un effet opposé à celui qui transformait Clerambault. Maintenant, ils entraient gauchement dans la bataille, comme pour remplacer le disparu; ils respiraient avidement la puanteur des journaux. Clerambault les trouva réjouis, dans leur misère, de l’assertion que l’Amérique était prête à faire une guerre de vingt ans. Il essaya de dire:

—Que restera-t-il de la France, de l’Europe, dans vingt ans?

Mais ils écartèrent cette pensée, avec une hâte irritée. Il semblait qu’il fût inconvenant d’y songer, et surtout d’en parler. Il s’agissait de vaincre. A quel prix? On compterait après.—Vaincre? Et s’il ne restait plus, en France, de vainqueurs?—N’importe! Pourvu que les autres, là-bas, fussent vaincus! Non, il ne fallait pas que le sang du fils mort eût été versé en vain...

Et Clerambault pensait:

—Faut-il que, pour le venger, d’autres vies innocentes soient aussi sacrifiées?

Et, au fond de ces braves gens, il lisait: