(S’il passe, on verra bien!)... le stoïque s’efface poliment, et dit:
—Mais entrez donc!
L’héroïsme cultivé, le goût du surhumain, de l’inhumain, se gargarise l’âme avec les sacrifices; et plus ils sont absurdes, et plus ils sont sublimes.—Les chrétiens d’aujourd’hui, plus généreux que leur Maître, rendent tout à César: c’est assez qu’une cause leur demande de s’immoler, pour qu’elle leur paraisse sainte; ils offrent pieusement à l’ignominie de la guerre la flamme de leur foi et leurs corps sur le bûcher.—La résignation ironique et passive des peuples fait le gros dos, accepte... «Faut pas s’en faire»... Et, sans doute, les siècles, les siècles de misère ont roulé sur cette pierre. Mais la pierre s’use à la longue, et devient boue.
Clerambault essaya de causer avec l’un, avec l’autre... Il se heurta partout au même mécanisme de résistance sournoise, à demi inconsciente. Ils étaient cuirassés de la volonté de ne pas entendre, ou, plutôt, d’une merveilleuse non-volonté d’entendre. Aux arguments contraires leur esprit était imperméable, comme un canard dans l’eau. Les hommes en général sont doués, pour leur commodité, d’une faculté précieuse: ils peuvent, au commandement, se rendre aveugles et sourds, quand il ne leur convient pas de voir et d’ouïr; ou si, par mégarde, ils ont saisi au passage un objet qui les gêne, ils le laissent retomber et l’oublient aussitôt. Dans toutes les patries, combien de citoyens savaient à quoi s’en tenir sur les responsabilités partagées de la guerre et sur le rôle néfaste de leurs hommes politiques, mais, se dupant eux-mêmes, feignaient de n’en savoir rien et y réussissaient!
Si chacun se fuyait à toutes jambes, on imagine qu’il fuyait encore mieux ceux qui voulaient, comme Clerambault, l’aider à se rattraper! Afin de s’esquiver, des hommes intelligents, sérieux, honorables, ne rougissaient pas d’user des petites ruses employées par la femme ou l’enfant qui veut avoir raison. Dans la peur d’une discussion qui eût pu les troubler, ils sautaient sur le premier mot maladroit de Clerambault, l’isolaient du contexte, au besoin le maquillaient, et s’enflammaient dessus, faisaient la grosse voix, les yeux sortant de la tête, paraissant indignés et finissant par l’être, sincèrement, à crever;—répétaient mordicus, même après la preuve faite;—obligés de la reconnaître, partaient, claquant les portes: «Et en voilà assez!»—deux jours après, ou dix, reprenaient l’argument effondré, comme si de rien n’était.
Quelques-uns, plus perfides, provoquaient l’imprudence qui devait leur servir, poussaient avec bonhomie Clerambault à dire plus qu’il ne voulait, et soudain, explosaient. Les plus bienveillants l’accusaient de manquer de bon sens. («Bon» veut dire: «c’est le mien!»)
Il y avait aussi les beaux parleurs, qui, n’ayant rien à craindre d’une joute de mots, acceptaient l’entretien, se flattaient de ramener l’égaré au bercail. Ils ne discutaient pas le fond de sa pensée, mais son opportunité; ils faisaient appel aux bons sentiments de Clerambault:
—«Certainement, certainement, vous avez raison, au fond; au fond, je pense comme vous, je pense presque comme vous; je vous comprends, cher ami... Mais, cher ami, prenez garde, évitez de troubler les consciences des combattants! Toute vérité n’est pas bonne à dire,—du moins, pas tout de suite. La vôtre sera très belle... dans cinquante ans. Il ne faut pas devancer la nature; il faut attendre...»
—«Attendre que soient lassés l’appétit des exploiteurs et la bêtise des exploités? Comment ne comprennent-ils pas que la pensée clairvoyante des meilleurs qui abdique au profit de la pensée aveugle des plus grossiers, va droit contre les plans de la nature qu’ils prétendent suivre, et contre le destin historique, sous lequel ils mettent leur point d’honneur à s’aplatir? Est-ce respecter les desseins de la nature qu’étouffer une partie de sa pensée, et la plus haute? Cette conception qui élague de la vie ses forces les plus hardies, pour la plier aux passions de la multitude, conduirait à supprimer l’avant-garde et à laisser le gros de l’armée sans direction... La barque penche; m’empêcherez-vous de me porter de l’autre côté pour faire contrepoids? Et faudra-t-il que nous nous mettions tous du côté où l’on penche? Les idées avancées sont le contrepoids, voulu par la nature, au lourd passé qui s’obstine. Sans elles, la barque sombre.—Quant à l’accueil qui leur sera fait, c’est question accessoire. Qui les dit peut s’attendre à être lapidé. Mais, qui, les pensant, ne les dit point, se déshonore. Il est comme le soldat chargé d’un message périlleux dans la bataille. A-t-il la liberté de s’y soustraire?...»