La dualité même de sa nature le contraignait, une fois que s’imposait la plus forte des deux âmes, à se remettre à elle, tout entier. Un homme plus normal n’eût pas manqué de fondre les deux natures, ou bien de les combiner, de trouver un compromis qui satisfît ensemble les exigences de l’une et la prudence de l’autre. Mais chez un Clerambault, c’est tout l’un ou tout l’autre. Que la route lui plût ou non, une fois qu’elle était choisie il la suivait tout droit. Et, pour les mêmes raisons qui lui avaient naguère fait croire absolument à ce que tout le monde autour de lui croyait, il devait se montrer sans aucun ménagement, dès qu’il eut commencé de voir les mensonges qui l’abusaient. Ceux qui en étaient moins dupes ne les eussent pas démasqués.

Ainsi, le téméraire malgré lui engagea, comme Œdipe, la lutte avec le sphinx de la Patrie, qui l’attendait au carrefour.


L’attaque de Bertin attira sur Clerambault l’attention de quelques hommes politiques d’Extrême-Gauche, qui ne savaient trop comment concilier leur opposition au gouvernement (leur raison d’être) avec l’Union Sacrée, consentie contre l’invasion ennemie. Ils reproduisirent les deux premiers articles de Clerambault dans un de ces journaux socialistes, dont la pensée d’alors clapotait dans les contradictions. On y combattait la guerre, en votant les crédits. D’éloquentes affirmations internationales y coudoyaient le prône de ministres qui faisaient une politique nationaliste. Dans ce jeu de bascule, les pages de Clerambault, d’un lyrisme vague, où l’attaque était mesurée, et où la critique de l’idée de patrie s’enveloppait de piété, eussent gardé le caractère anodin d’une protestation platonique, si la censure n’en avait rongé les phrases, avec une ténacité de termite. La trace de ses dents désignait aux regards ce que la distraction générale eût laissé échapper. C’est ainsi que, dans l’article «A Celle qu’on a aimée», après avoir conservé le mot Patrie quand il paraissait, pour la première fois, accolé à une invocation d’amour, elle l’échoppait dans le reste du morceau, où il était l’objet d’appréciations moins flatteuses. Sa niaiserie ne voyait pas que le mot, gauchement recouvert par l’éteignoir, n’en luisait que mieux dans l’esprit du lecteur. Ainsi, elle contribua à donner quelque importance à un écrit qui en avait fort peu. Il faut ajouter qu’à cette heure de passivité universelle, la moindre parole de libre humanité prenait une ampleur extraordinaire, surtout quand elle portait un nom réputé. Le «Pardon demandé aux Morts», plus encore que l’autre article, était ou pouvait être, par son douloureux accent, contagieux à la masse des cœurs simples, que la guerre déchirait. Aux premiers indices qu’il en eut, le pouvoir, jusqu’alors indifférent, tâcha de couper court à la publicité. Assez avisé pour ne pas signaler Clerambault par une mesure de rigueur, il sut agir sur le journal, par les intelligences qu’il s’était ménagées dans la place. Une opposition contre l’écrivain se manifesta, au sein du journal même. Ils n’allaient pas, naturellement, lui reprocher l’internationalisme de sa pensée! Ils le traitèrent de sensiblerie bourgeoise.

Clerambault vint leur fournir des arguments, en apportant un troisième article, où son aversion de toute violence semblait incidemment condamner la Révolution comme la guerre. Les poètes sont toujours de mauvais politiques.

C’était une réplique indignée à l’«Appel aux Morts», que ululait Barrès, chouette grelottante, perchée sur un cyprès de cimetière.

“L’Appel aux Vivants”

La mort règne sur le monde. Vivants, secouez son joug! Il ne lui suffit pas d’anéantir les peuples. Elle veut qu’ils la glorifient, qu’ils y courent en chantant; et leurs maîtres exigent qu’ils célèbrent leur propre sacrifice... «C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie!...»—Ils mentent! Vive la vie! Seule, la vie est sainte. Et l’amour de la vie est la première vertu. Mais les hommes d’aujourd’hui ne la possèdent plus. Cette guerre le démontre—et déjà, depuis quinze ans, chez beaucoup (avouez-le!) le monstrueux espoir de ces bouleversements. Vous n’aimez pas la vie, vous qui n’en voyez pas d’emploi meilleur à faire que de la jeter en pâture à la mort. Votre vie vous est à charge: à vous, riches, bourgeois, serviteurs du passé, conservateurs qui boudent, par manque d’appétit, par dyspepsie morale, âme et bouche pâteuses, amères, par ennui,—et à vous, prolétaires, pauvres et malheureux, par découragement du lot qui vous est attribué. Dans la médiocrité maussade de votre vie, dans le peu d’espérance de la transformer jamais (hommes de peu de foi!) vous n’aspirez qu’à en sortir par un acte de violence qui vous soulève au-dessus du marécage, l’espace d’une minute au moins,—la dernière. Les plus forts, ceux de vous qui ont le mieux conservé l’énergie des instincts primitifs—anarchistes ou révolutionnaires,—font appel à eux seuls pour accomplir cet acte qui les libère. Mais la masse du peuple est trop lasse pour prendre l’initiative. C’est pourquoi elle accueille avec avidité la puissante lame de fond qui remue les patries,—la guerre. Elle s’y abandonne avec une sombre volupté. C’est le seul instant de leur vie, où ces pâles existences sentent passer en elles le souffle de l’infini. Et cet instant est celui de l’anéantissement!...

Ah! le bel emploi de la vie!... N’être capable de l’affirmer qu’en la niant—au profit de quel dieu carnassier? Patrie, Révolution... qui fait claquer ses mâchoires sur les os de millions d’hommes...

Mourir, détruire. La glorieuse affaire! C’est vivre qu’il faudrait. Et vous ne le savez pas! Vous n’en êtes pas dignes. Jamais vous n’avez goûté la bénédiction de la minute vivante, de la joie qui circule dans la lumière. Ames moribondes qui veulent que tout meure avec elles, frères malades à qui nous tendons la main pour les sauver, et qui nous tirent à eux, rageusement, dans l’abîme...