Mais ceux qui l’entouraient n’en avaient nul profit. Mᵐᵉ Clerambault ne récoltait de la lutte que les désagréments, une animosité générale, qui finissait par se faire jour jusque chez les petits fournisseurs du quartier. Rosine dépérissait. Sa peine de cœur, qu’elle tenait secrète, l’étiolait en silence. Si elle ne se plaignait point, sa mère le faisait pour deux. Elle associait dans une égale amertume les sots qui lui faisaient des affronts et l’imprudent Clerambault qui les lui valait. C’étaient, à chaque repas, des reproches maladroits, pour l’amener à se taire. Rien n’y faisait: blâmes muets ou bruyants glissaient sur Clerambault; sans doute, il était contrit; mais il s’abandonnait à l’ardeur de la lutte; un égoïsme inconscient et un peu enfantin lui faisait écarter ce qui contrariait ce plaisir nouveau.

Les circonstances vinrent en aide à Mᵐᵉ Clerambault. Une vieille parente, qui l’avait élevée, mourut. Elle habitait en Berry et léguait aux Clerambault sa petite propriété. Mᵐᵉ Clerambault utilisa son chagrin pour s’éloigner de Paris, que maintenant elle abhorrait, et pour arracher son mari à ce milieu dangereux. Elle sut faire valoir, avec son deuil, les raisons d’intérêt et la santé de Rosine, qui se trouverait bien de ce changement d’air. Clerambault céda. Ils allèrent tous les trois prendre possession de leur petit héritage, et restèrent en Berry l’été et l’automne.

C’était à la campagne. Une vieille maison bourgeoise, à la sortie d’un village. De l’agitation de Paris Clerambault passa brusquement à un calme stagnant. Dans le silence des journées, le chant des coqs dans les fermes, les meuglements des bestiaux dans les prés, ponctuaient les heures monotones. Le cœur de Clerambault était trop enfiévré pour s’adapter au rythme placide et lent de la nature. Jadis, il l’avait aimée jusqu’à l’adoration; jadis, il était en harmonie avec ce peuple des campagnes, d’où sa famille était issue. Mais aujourd’hui, les paysans avec qui il essaya de causer lui firent l’effet d’hommes d’une autre planète. Certes, ils n’étaient pas infectés par le virus de la guerre; ils ne se passionnaient point, ils ne montraient pas de haine contre l’ennemi. Mais ils n’en montraient aucune non plus contre la guerre. Ils l’acceptaient comme un fait. Ils n’en étaient pas dupes: (certaines réflexions d’une bonhomie malicieuse faisaient voir qu’ils savaient ce qu’il valait). En attendant, ce fait, ils l’utilisaient. Ils faisaient de grasses affaires. Sans doute, ils perdaient leur fils; mais leurs biens ne perdaient point. Ils n’étaient pas insensibles; leur deuil, pour s’exprimer peu, n’en était pas moins inscrit en eux. Mais enfin, les vies passent, et la terre demeure. Eux du moins n’avaient pas, comme les bourgeois des villes, envoyé par fanatisme national leurs enfants à la mort. Seulement, leur sacrifice, ils savaient le mettre en valeur; et il est probable que les fils sacrifiés l’eussent trouvé naturel. Pour perdre ce qu’on aime, doit-on perdre la tête? Les paysans ne l’ont point perdue. La guerre a fait, dit-on, dans les campagnes de France, près d’un million de nouveaux propriétaires.

La pensée de Clerambault se sentait exilée. Elle ne parlait point la même langue. Ils échangeaient avec lui quelques vagues doléances. Quand il parle au bourgeois, le paysan se plaint toujours, par habitude: c’est une façon de se défendre contre un possible appel à son escarcelle. Ils eussent parlé sur le même ton d’une épidémie de fièvre aphteuse. Clerambault restait, pour eux, le Parisien. S’ils pensaient quelque chose, ils n’auraient pas été le lui dire. Il était d’une autre tribu.

L’absence de résonance étouffait la parole de Clerambault. Impressionnable comme il était, il en venait à ne plus l’entendre. Silence. La voix des amis inconnus et lointains qui tentaient de le rejoindre était interceptée par l’espionnage postal,—une des hontes qui déshonoraient ce temps. Sous prétexte de réprimer l’espionnage étranger, l’État d’alors faisait de ses propres citoyens des espions. Il ne se contentait pas de surveiller la politique, il violait les pensées; il dressait ses agents au métier de valets qui vont écouter aux portes. Cette prime offerte à la bassesse remplissait le pays (tous les pays) de policiers volontaires, gens du monde, gens de lettres, en grand nombre embusqués, qui achetaient leur sécurité en vendant celle des autres, et couvraient leurs dénonciations du nom de la patrie. Grâce à ces délateurs, les pensées libres qui se cherchaient ne parvenaient point à se donner la main. L’énorme monstre, l’État, avait une peur soupçonneuse de la demi-douzaine de personnalités libres, seules, faibles, démunies,—tant lui cuisait l’épine de sa mauvaise conscience! Et chacune de ces âmes libres, encerclée par une surveillance occulte, se rongeait dans sa geôle; et, ne pouvant savoir que d’autres souffraient de même, se mourait lentement, dans les glaces polaires, gelée en son désespoir.

L’âme que Clerambault portait sous sa peau était trop brûlante pour se laisser recouvrir par le linceul de neige. Mais l’âme ne suffit pas. Le corps est une plante qui a besoin de terre humaine. Privé de sympathie, réduit à se nourrir de sa propre substance, il dépérit. Tous les raisonnements de Clerambault pour se prouver que sa pensée répondait à celle de milliers d’inconnus, ne remplaçaient pas le contact réel d’un seul cœur vivant. La foi suffit à l’esprit. Mais le cœur est saint Thomas. Il a besoin de toucher.

Clerambault n’avait pas prévu cette défaillance physique. L’asphyxie. La peau sèche, le sang bu par le corps brûlé, les sources de vie taries. Sous la cloche pneumatique. Un mur le séparait de l’air.

Or, un soir qu’il avait, comme un phtisique par une lourde journée, erré de pièce en pièce à travers la maison, à la quête d’un souffle à respirer, une lettre arriva, qui avait réussi à passer entre les mailles du filet. Un vieil homme comme lui, un instituteur de village, dans une vallée perdue du Dauphiné, disait:

«La guerre m’a tout pris. De ceux que je connaissais, elle a tué les uns; les autres, je ne les reconnais plus. Tout ce qui me faisait vivre, mon espoir de progrès, ma foi en un avenir de raison fraternelle, ils trépignent dessus. Je mourais de désespoir, quand le hasard d’un journal qui vous insultait m’a fait connaître vos articles «Aux morts» et «A celle qu’on a aimée». Je les ai lus et j’ai pleuré de joie. On n’est donc point tout seul? On ne souffre pas tout seul? Vous y croyez encore, Monsieur, à cette foi, dites-moi, vous y croyez? Elle existe toujours, ils ne la tueront pas? Ah! que cela fait du bien! Je finissais par douter. Pardon. Mais on est vieux, on est seul, on est bien las... Je vous bénis, Monsieur. Maintenant, je mourrai tranquille. Maintenant, je sais, grâce à vous, que je ne me suis pas trompé...»

Ce fut, instantanément, comme si l’air rentrait par une fissure. Les poumons se gonflèrent, le cœur se remit à battre, la source de vie se rouvrit et recommença de remplir le lit de l’âme desséchée. O besoin que l’on a de l’amour les uns des autres!... Main tendue, à l’heure de mon angoisse, main qui m’as fait sentir que je n’étais pas une branche arrachée de l’arbre, mais que je tiens au cœur, je te sauve et tu me sauves; je te donne ma force, elle meurt si tu ne la prends. La vérité solitaire est comme une étincelle qui jaillit du caillou, sèche, cinglante, éphémère. Elle va s’éteindre? Non. Elle a touché une autre âme. Une étoile s’allume au fond de l’horizon...