Mais si le moyen de s’unir n’est pas que l’un des deux veuille dominer l’autre, il ne l’est pas davantage qu’il veuille être dominé par l’autre. C’est à quoi cependant les jeunes intellectuels de ces groupes révolutionnaires mettaient un étrange amour-propre. Ils rabrouaient doctrinalement Clerambault, au nom de ce principe que l’intelligence doit être mise au service du prolétariat... «Dienen, dienen!...», le mot final de l’orgueilleux Wagner. C’est aussi le mot de plus d’un orgueil déçu. Ou ils veulent être maîtres, ou être serviteurs.
—Le plus rare, en ce monde, c’est (pensait Clerambault) de trouver de braves gens qui veuillent, bonnement, être mes égaux. S’il faut y renoncer, tyrannie pour tyrannie, je préfère encore celle qui tenait les corps d’Ésope et d’Épictète esclaves, mais libres leurs esprits, à celle qui nous promet la liberté matérielle et l’esclavage d’âme...
Cette intolérance lui fit sentir son incapacité à se lier à un parti, quel qu’il fût. Entre deux partis opposés, la Révolution et la guerre, il pouvait affirmer—(il le faisait franchement)—ses préférences pour l’un: la Révolution; car elle seule offrait un espoir de renouveau; et l’autre tuait l’avenir. Mais préférer un parti ne signifie pas lui aliéner son indépendance d’esprit. C’est l’erreur et l’abus des démocraties de vouloir que tous aient les mêmes devoirs et s’attellent aux mêmes tâches. Dans une communauté en marche, les tâches sont multiples. Tandis que le gros de l’armée combat pour conquérir un progrès immédiat, d’autres doivent maintenir les valeurs éternelles au-dessus des vainqueurs de demain comme d’hier, car elles les dépassent tous, en les éclairant tous: leur lumière se projette sur la route, bien au delà des fumées du combat. Clerambault s’était laissé trop longtemps aveugler par ces fumées, pour se replonger dans celles d’une nouvelle bataille. Mais en ce monde d’aveugles, la prétention de voir semble une inconvenance, et peut-être un délit.
Il venait de constater cette ironique vérité, dans un entretien où ces petits Saint-Just lui avaient fait la leçon, en le comparant assez impertinemment à «l’Astrologue qui se laissa choir au fond d’un puits»:
—«... On lui dit: Pauvre bête.
Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête?»
Et comme il n’était pas dénué d’humour, il trouvait quelque justesse à la comparaison. Oui, il appartenait un peu à la confrérie...
«... De ceux qui bayent aux chimères,
Cependant qu’ils sont en danger,
Soit pour eux soit pour leurs affaires...»
Mais quoi? Votre République pense-t-elle se passer d’astronomes, comme l’autre, la première, n’avait pas besoin de chimistes? Ou prétendez-vous les mobiliser? C’est alors que nous aurons chance de choir, de compagnie, tous, au fond du puits! C’est ce que vous voulez? Eh! je ne dis pas non, s’il ne s’agissait que de partager votre sort. Mais partager vos haines!
—Vous avez bien les vôtres! lui dit un de ces jeunes gens.