Et voilà ce que la vie avait fait de tous deux! Cette lutte haineuse, cet acharnement insensé de Bertin à piétiner ses rêves de jadis et l’ami qui les gardait! Et lui, lui, Clerambault, qui s’était laissé prendre au même courant meurtrier, cherchant à rendre coup pour coup, à faire saigner l’adversaire... Et qui, au premier moment, en apprenant la mort de l’ancien ami—(il eut horreur de se l’avouer)—en avait éprouvé un sentiment de soulagement!... Mais qu’est-ce qui nous tient donc? Quel vertige de méchanceté, qui se retourne contre nous!...

Absorbé dans ses pensées, il s’était égaré. Il s’aperçut qu’il allait dans la direction opposée à sa maison. Dans le ciel sillonné par les antennes des projecteurs, on entendait d’énormes explosions: les zeppelins sur la ville, les grondements des forts, un combat aérien. Ces peuples enragés qui se déchirent... pour quel but?—Pour en arriver tous où en était Bertin. Au néant qui attendait également tous ces hommes, et toutes ces patries... Et ces autres, révoltés, qui discutent d’autres violences, d’autres idoles assassines à opposer aux premières, de nouveaux dieux de carnage, que l’homme se forge à lui-même pour tâcher d’ennoblir ses instincts malfaisants!

Ah! Dieu, comment ne sentent-ils pas l’imbécillité de leurs furieuses agitations, en face du gouffre où s’abîme, en chaque agonisant, l’entière humanité! Comment des millions d’êtres qui n’ont plus qu’un instant à vivre s’acharnent-ils à le rendre infernal, par leurs atroces et ridicules dissentiments d’idées! Des gueux qui se massacrent, pour une poignée de sous, qu’on leur jette, et qui sont faux! Tous, ils sont des victimes, également condamnées; et au lieu de s’unir, ils se combattent entre eux!... Malheureux! Donnons-nous le baiser de paix. Sur chaque front qui passe, je vois la sueur de l’agonie...

Mais un flot humain qu’il croisa,—hommes et femmes—criaient, hurlaient de joie:

—Il tombe! Il y en a un qui tombe! Il tombe! Les cochons brûlent!...

Et les oiseaux de proie, ceux qui planaient là-haut, jubilaient dans leur cœur, à chaque poignée de mort qu’ils semaient sur la ville. Comme des gladiateurs, qui s’enferrent dans l’arène, pour la satisfaction de quel Néron invisible?

O mes pauvres compagnons de chaînes!

CINQUIÈME PARTIE