Christophe craignit qu'elle ne fît de même, les soirs suivants, et qu'elle évitât de se trouver avec lui, tant que Louisa ne serait pas là. Mais ce fut tout le contraire; et, le lendemain, Sabine essaya de reprendre l'entretien. Elle le faisait par volonté plutôt que par plaisir; on sentait qu'elle se donnait beaucoup de mal pour trouver des sujets de conversation, et qu'elle s'ennuyait elle-même des questions qu'elle posait: demandes et réponses tombaient au milieu de silences navrants. Christophe se rappelait les premiers tête-à-tête avec Otto; mais avec Sabine, les sujets étaient plus restreints encore, et elle n'avait pas la patience d'Otto. Quand elle vit le peu de succès de ses tentatives, elle n'insista pas: il fallait se donner trop de mal, cela ne l'intéressait plus. Elle se tut, et il l'imita.

Aussitôt, tout redevint très doux. La nuit reprit son calme, et le cœur ses pensées. Sabine se balançait lentement sur sa chaise, en rêvant. Christophe rêvait, à ses côtés. Ils ne se disaient rien. Au bout d'une demi-heure, Christophe, se parlant à lui-même, s'extasia à mi-voix sur les effluves grisants apportés par le vent tiède, qui venait de passer sur une charrette de fraises. Sabine répondit deux ou trois mots. Ils se turent de nouveau. Ils savouraient le charme de ces silences indéfinis, de ces mots indifférents. Ils subissaient le même rêve; ils étaient pleins d'une seule pensée; ils ne savaient point laquelle, ils ne se l'avouaient pas à eux-mêmes. Quand onze heures sonnèrent, ils se quittèrent en souriant.

Le jour d'après, ils ne tentèrent même plus de renouer conversation: ils reprirent leur cher silence. De loin en loin, quelques monosyllabes leur servaient à reconnaître qu'ils pensaient aux mêmes choses.

Sabine se mit à rire:

—Comme c'est mieux, dit-elle, de ne pas se forcer à parler! On s'y croit obligé, et c'est si ennuyeux!

—Ah! fit Christophe, d'un ton pénétré, si tout le monde était de votre avis!

Ils rirent tous deux. Ils pensaient à madame Vogel.

—La pauvre femme! dit Sabine, comme elle est fatigante!

—Elle ne se fatigue jamais, reprit Christophe, d'un air navré.

Sabine s'égaya de son air et de son mot.