Les ombres fuient, le soleil monte. Christophe commence à retrouver son chemin dans le dédale de la journée.

Le matin... Ses parents dorment. Il est dans son petit lit, couché sur le dos. Il regarde les raies lumineuses qui dansent au plafond. C'est un amusement sans fin. À un moment, il rit tout haut, d'un de ces bons rires d'enfant qui dilatent le cœur de ceux qui l'entendent. Sa mère se penche vers lui, et dit: «Qu'est-ce que tu as donc, petit fou?» Alors il rit de plus belle, et peut-être même il se force à rire, parce qu'il a un public. Maman prend un air sévère, et met un doigt sur sa bouche, pour qu'il ne réveille pas le père; mais ses yeux fatigués rient malgré elle. Ils chuchotent ensemble... Brusquement, un grognement furieux du père.

Ils tressautent tous deux. Maman tourne précipitamment le dos comme une petite fille coupable, elle fait semblant de dormir. Christophe s'enfonce dans son lit, et retient son souffle... Silence de mort.

Après quelque temps, la petite figure blottie sous les draps revient à la surface. Sur le toit, la girouette grince. La gouttière s'égoutte. L'angélus tinte. Quand le vent souffle de l'est, de très loin lui répondent les cloches des villages sur l'autre rive du fleuve. Les moineaux réunis en bande dans le mur vêtu de lierre, font un vacarme assourdissant, où se détachent, comme dans les jeux d'une troupe d'enfants, trois ou quatre voix, toujours les mêmes, plus criardes que les autres. Un pigeon roucoule au faîte d'une cheminée. L'enfant se laisse bercer par ces bruits. Il chantonne tout bas, puis moins bas, puis tout haut, puis très haut, jusqu'à ce que de nouveau la voix exaspérée du père crie: «Cet âne-là ne se taira donc jamais! Attends un peu, je vais te tirer les oreilles!» Alors il se renfonce dans ses draps, et il ne sait pas s'il doit rire ou pleurer. Il est effrayé et humilié; et en même temps, l'idée de l'âne auquel on le compare le fait pouffer. Du fond du lit, il imite son braiment. Cette fois, il est fouetté. Il pleure toutes les larmes de son corps. Qu'est-ce qu'il a fait? Il a si envie de rire, de se remuer! Et il lui est défendu de bouger. Comment font-ils pour dormir toujours? Quand pourra-t-on se lever?...

Un jour, il n'y tient plus. Il a entendu dans la rue un chat, un chien, quelque chose de curieux. Il se glisse hors du lit, et ses petits pieds nus tapotant gauchement le carreau, il vêtit descendre l'escalier pourvoir; mais la porte est fermée. Pour l'ouvrir, il monte sur une chaise: tout s'écroule, il se fait très mal, il hurle; et par-dessus le marché, il est encore fouetté. Il est toujours fouetté!...

Il est à l'église avec grand-père. Il s'ennuie. Il n'est pas très à son aise. On lui défend de remuer, et les gens disent ensemble des mots qu'il ne comprend pas, et puis se taisent ensemble. Ils ont tous une figure solennelle et morose. Ce n'est pas leur figure de tous les jours. Il les regarde, intimidé. La vieille Lina, la voisine, assise à côté de lui, a pris un air méchant; à des moments, il ne reconnaît même plus grand-père. Il a un peu peur. Puis il s'habitue, et il cherche à se désennuyer par tous les moyens dont il dispose. Il se balance, il se tord le cou pour regarder au plafond, il fait des grimaces, il tire grand-père par son habit, il étudie les pailles de sa chaise, il tâche d'y faire un trou avec ses doigts, il écoute les cris d'oiseaux, il bâille à se décrocher la mâchoire.

Soudain, une cataracte de sons: l'orgue joue. Un frisson lui court le long de l'échine. Il se retourne, le menton appuyé sur le dossier de sa chaise, et il reste très sage. Il ne comprend rien à ce bruit, il ne sait pas ce que cela veut dire: cela brille, cela tourbillonne, on ne peut rien distinguer. Mais c'est bon. C'est comme si on n'était plus assis, depuis une heure, sur une chaise qui fait mal, dans une ennuyeuse vieille maison. On est suspendu dans l'air, comme un oiseau; et quand le fleuve de sons ruisselle d'un bout à l'autre de l'église, remplissant les voûtes, rejaillissant contre les murs, on est emporté avec lui, on vole à tire-d'aile, de-ci, de-là, on n'a qu'à se laisser faire. On est libre, on est heureux, il fait soleil... Il s'assoupit.

Grand-père est mécontent de lui. Il se tient mal à la messe.

Il est à la maison, assis par terre, les pieds dans ses mains. Il vient de décider que le paillasson était un bateau, le carreau une rivière. Il croirait se noyer en sortant du tapis. Il est surpris et un peu contrarié que les autres n'y fassent pas attention, en passant dans la chambre. Il arrête sa mère parle pan de sa jupe: «Tu vois bien que c'est l'eau! Il faut passer par le pont.»—Le pont est une suite de rainures entre les losanges rouges.—Sa mère passe, sans même l'écouter. Il est vexé, à la façon d'un auteur dramatique, qui voit le public causer pendant sa pièce.

L'instant d'après, il n'y songe plus. Le carreau n'est plus la mer. Il est couché dessus, étendu tout de son long, le menton sur la pierre, chantonnant des musiques de sa composition, et se suçant le pouce gravement, en bavant. Il est plongé dans la contemplation d'une fissure entre les dalles. Les lignes des losanges grimacent comme des visages. Le trou imperceptible grandit, il devient une vallée; il y a des montagnes autour. Un mille-pattes remue: il est gros comme un éléphant. Le tonnerre pourrait tomber, l'enfant ne l'entendrait pas.