À quoi Christophe ripostait que le premier devoir était de rendre la vie aimable aux autres, mais qu'il y avait des gens, pour qui le devoir était uniquement ce qui est laid, ce qui est maussade, ce qui ennuie, ce qui gêne la liberté des autres, ce qui vexe, ce qui blesse le voisin, les domestiques, sa famille, et soi-même. Dieu nous garde de ces gens et de ce devoir, comme de la peste!...
La dispute s'envenimait. Amalia devenait fort aigre. Christophe ne lui cédait en rien.—Et le résultat le plus clair, c'était que, désormais, Christophe affectait de se montrer constamment avec Sabine. Il allait frapper à sa porte. Il causait joyeusement et riait avec elle. Il choisissait pour cela les moments où Amalia et Rosa pouvaient le voir. Amalia se vengeait par des paroles rageuses. Mais l'innocente Rosa avait le cœur déchiré par ce raffinement de cruauté; elle sentait qu'il les détestait, qu'il voulait se venger; et elle pleurait amèrement.
Ainsi, Christophe, qui avait tant de fois souffert de l'injustice, apprit à faire souffrir injustement.
À quelque temps de là, le frère de Sabine, meunier à Landegg, un petit bourg à quelques lieues de la ville, célébra le baptême d'un garçon. Sabine était marraine. Elle fit inviter Christophe. Il n'aimait pas ces fêtes; mais pour la satisfaction d'ennuyer les Vogel et d'être avec Sabine, il accepta avec empressement.
Sabine se donna le malin plaisir d'inviter aussi Amalia et Rosa, sûre qu'elles refuseraient. Elles n'y manquèrent point. Rosa mourait d'envie d'accepter. Elle ne détestait pas Sabine, elle se sentait même parfois le cœur plein de tendresse pour elle, parce que Christophe l'aimait; elle avait envie de le lui dire, de se jeter à son cou. Mais sa mère était là, et l'exemple de sa mère. Elle se raidit dans son orgueil, et refusa. Puis, lorsqu'ils furent partis, et qu'elle pensa qu'ils étaient ensemble, qu'ils étaient heureux ensemble, qu'ils se promenaient en ce moment dans la campagne, par cette belle journée de juillet, tandis qu'elle restait enfermée dans sa chambre, avec une pile de linge à raccommoder, auprès de sa mère qui grondait, il lui sembla qu'elle étouffait; et elle maudit son amour-propre. Ah! s'il avait été encore temps!... S'il avait été encore temps, hélas! elle eût fait de même...
Le meunier avait envoyé son char à bancs chercher Christophe et Sabine. Ils prirent en passant quelques invités sur le chemin. Le temps était frais et sec. Le clair soleil faisait reluire les rouges grappes des cerisiers dans les champs. Sabine souriait. Sa figure pâlotte était rosée par l'air vif. Christophe tenait sur ses genoux la petite fille. Ils ne cherchaient pas à se parler, ils parlaient à leurs voisins, peu importait à qui, et de quoi: ils étaient contents d'entendre la voix l'un de l'autre, ils étaient contents d'être emportés dans la même voiture. Ils échangeaient des regards de joie enfantine, en se montrant une maison, un arbre, un passant. Sabine aimait la campagne; mais elle, n'y allait presque jamais: son incurable paresse lui interdisait toute promenade; il y avait près d'un an qu'elle n'était sortie de la ville: aussi jouissait-elle des moindres choses qu'elle voyait. Elles n'étaient point nouvelles pour Christophe; mais il aimait Sabine; et comme tous ceux qui aiment, il voyait tout au travers d'elle, il sentait chacun de ses tressaillements de plaisir, il exaltait encore les émotions qu'elle éprouvait: car en se confondant avec l'aimée, il lui prêtait son être.
Arrivés au moulin, ils trouvèrent dans la cour les gens de la ferme et les autres invités, qui les reçurent avec un vacarme assourdissant. Les poules, les canards et les chiens faisaient chorus. Le meunier Bertold, un gaillard au poil blond, carré de la tête et des épaules, aussi gros et grand que Sabine était frêle, enleva sa petite sœur dans ses bras, et la posa délicatement à terre, comme s'il avait peur de la casser. Christophe ne tarda pas à s'apercevoir que la petite sœur faisait, selon l'habitude, ce qu'elle voulait du colosse, et que, tout en se moquant lourdement de ses caprices, de sa paresse, et de ses mille et un défauts, il la servait à pieds baisés. Elle y était habituée, et le trouvait naturel. Elle trouvait tout naturel, et ne s'étonnait de rien. Elle ne faisait rien pour être aimée: il lui semblait tout simple qu'elle le fut; et si elle ne l'était point, elle n'en avait souci: c'est pourquoi chacun l'aimait.
Christophe fit une autre découverte, qui lui causa moins de plaisir. C'est qu'un baptême suppose non seulement une marraine, mais un parrain, et que celui-ci a sur celle-là des droits, auxquels il se garde de renoncer, quand la marraine est jeune et jolie. Il s'en avisa, quand il vit un fermier, aux cheveux blonds frisottants, avec des anneaux dans les oreilles, s'approcher de Sabine en riant et l'embrasser sur les deux joues. Au lieu de se dire qu'il était un sot de l'avoir oublié, et un sot plus sot encore de s'en formaliser, il en voulut à Sabine, comme si elle avait fait exprès de l'attirer dans ce guet-apens. Sa mauvaise humeur augmenta, quand il se trouva séparé d'elle, dans la suite de la cérémonie. De temps en temps, Sabine se retournait, dans le cortège qui serpentait à travers les prairies, et elle lui jetait un regard amical. Il affectait de ne pas la voir. Elle sentait qu'il était fâché, elle devinait pourquoi; mais cela ne l'inquiétait guère: elle s'en amusait. Aurait-elle eu une brouille avec quelqu'un qu'elle aimait, malgré la peine qu'elle en eût ressentie, elle n'eût jamais fait le moindre effort pour dissiper le malentendu: il fallait se donner trop de mal. Tout finirait bien par s'arranger tout seul...
À table, placé entre la meunière et une grosse fille aux joues rouges, qu'il avait escortée à la messe, sans daigner faire attention à elle, Christophe eut l'idée de regarder sa voisine; et, l'ayant trouvée passable, il lui fit, pour se venger, une cour bruyante qui attirât l'attention de Sabine. Il y réussit; mais Sabine n'était pas femme à être jalouse de rien, ni de personne: pourvu qu'elle fût aimée, il lui était indifférent qu'on aimât d'autres; et, au lieu de s'en piquer, elle fut ravie de voir que Christophe s'amusait. De l'autre bout de la table, elle lui adressa son plus charmant sourire. Christophe fut décontenancé; il ne douta plus de l'indifférence de Sabine; et il retomba dans son mutisme boudeur, dont rien ne put le tirer, ni les agaceries, ni les rasades. À la fin, comme il s'assoupissait, se demandant rageusement ce qu'il était venu faire au milieu de cette interminable mangeaille, il n'entendit pas le meunier proposer une promenade en bateau, pour reconduire à leurs fermes certains des invités. Il ne vit pas Sabine qui lui faisait signe de venir de son côté, pour prendre la même barque. Quand il y pensa, il n'y avait plus de place pour lui; et il dut monter dans un autre bateau. Cette nouvelle déconvenue ne l'eût pas rendu plus aimable, s'il n'avait bientôt découvert qu'il allait semer en route presque tous ses compagnons. Alors il se dérida, et leur fit bon visage. D'ailleurs, cette belle après-midi sur l'eau, le plaisir de ramer, la gaieté de ces braves gens, finirent par dissiper toute sa mauvaise humeur. Sabine n'étant plus là, il ne se surveilla plus, et n'eut plus de scrupules à s'amuser franchement, comme les autres.
Ils étaient dans trois barques. Elles se suivaient de près, cherchant à se dépasser. Ils s'adressaient de l'une à l'autre des injures joyeuses. Quand les barques se frôlaient, Christophe voyait le regard souriant de Sabine; et il ne pouvait s'empêcher de lui sourire aussi: la paix était faite. C'est qu'il savait que tout à l'heure ils reviendraient ensemble.