Il fut saisi. Il la referma doucement, il la rouvrit, il la referma encore. N'était-elle pas fermée tout à l'heure? Oui, il en était sur. Qui donc l'avait ouverte?... Les battements de son cœur l'étouffaient. Il s'appuya sur son lit, il s'assit pour respirer. Il était terrassé par la passion. Elle lui enlevait la faculté de faire aucun mouvement: tout son corps fut pris d'un tremblement. Il avait la terreur de cette joie inconnue, qu'il appelait depuis des mois, et qui était là, près de lui, dont rien ne le séparait plus. Ce garçon violent et possédé d'amour, brusquement, ne sentait plus qu'effroi et répugnance devant ses désirs réalisés. Il avait honte d'eux, honte de ce qu'il allait faire. Il aimait trop pour oser jouir de ce qu'il aimait, il le redoutait plutôt: il eût tout fait pour éviter d'être heureux. Aimer, aimer, n'est-ce donc possible qu'au prix de profaner ce qu'on aime?...

Il était retourné près de la porte; et, tremblant d'amour et de crainte, la main sur la serrure, il ne pouvait se décider à ouvrir.

Et de l'autre côté de la porte, ses pieds nus sur le carreau, grelottante de froid, Sabine était debout.

Ainsi, ils hésitèrent,... combien de temps? Des minutes? Des heures?... Ils ne savaient pas qu'ils étaient là; et pourtant ils le savaient. Ils se tendaient les bras,—lui, écrasé par un amour si fort qu'il n'avait pas le courage d'entrer,—elle, l'appelant, l'attendant, et tremblant qu'il n'entrât... Et quand il se décida enfin à entrer, elle venait de se décider à repousser le verrou.

Alors il se traita de fou. Il pesa sur la porte, de toute sa force. Sa bouche collée sur la serrure, il supplia:

—Ouvrez!

Il appelait Sabine, tout bas; elle pouvait entendre son souffle haletant. Elle restait près de la porte, immobile, glacée, claquant des dents, sans force ni pour ouvrir, ni pour se recoucher...

L'ouragan continuait à faire craquer les arbres et battre les portes de la maison... Ils retournèrent, chacun vers son lit, le corps brisé, le cœur plein de tristesse. Les coqs chantaient d'une voix enrouée. Les premières lueurs de l'aube parurent à travers les carreaux couverts de buée. Une aube lamentable, blafarde, noyée dans l'opiniâtre pluie...

Christophe se leva, dès qu'il put; il descendit dans la cuisine, il causa avec les gens. Il avait hâte d'être parti, et il craignait de se retrouver seul en présence de Sabine. Ce lui fut presque un soulagement, quand la fermière vint dire que Sabine était souffrante, qu'elle avait pris froid dans la promenade d'hier, et qu'elle ne partirait pas, ce matin.

Le trajet de retour fut lugubre. Il avait refusé la voiture, et revenait à pied, par les campagnes mouillées, dans le brouillard jaunâtre qui enveloppait la terre, les arbres, les maisons, d'un linceul. Ainsi que la lumière, la vie semblait éteinte. Tout avait l'air de spectres. Lui-même était comme un spectre.