Mais il ne pouvait résister au courant qui remportait. Il pensait que la vie est criminelle; et il fermait les yeux pour ne pas la voir, et vivre. Il avait un tel besoin de vivre, d'aimer, dette heureux!... Non, il n'y avait rien de méprisable dans son amour! Il savait qu'il pouvait n'être pas sage, pas intelligent, pas très heureux môme, en aimant Ada; mais qu'y avait-il là de vil? À supposer—(il s'efforçait d'en douter)—que Ada n'eut pas une très grande valeur morale, en quoi l'amour qu'il avait pour elle était-il moins pur? L'amour est dans celui qui aime, non dans celui qu'on aime. Tout est pur chez les purs. Tout est pur chez les forts et chez ceux qui sont sains. L'amour, qui pare certains oiseaux de leurs plus belles couleurs, fait sortir des âmes honnêtes ce qu'elles ont de plus noble. Le désir de ne montrer à l'autre rien qui ne soit digne de lui, fait qu'on ne prend plus plaisir qu'aux pensées et aux actes qui sont en harmonie avec la belle image que l'amour a sculptée. Et le bain de jeunesse où l'âme se retrempe, le rayonnement sacré de la force et de la joie, sont beaux et bienfaisants, et rendent plus grand le cœur.
Que ses amis le méconnussent, le remplissait d'amertume. Mais le plus grave était que sa mère commençait à se tourmenter.
La bonne femme était loin de partager l'étroitesse de principes des Vogel. Elle avait vu de trop près les vraies tristesses, pour chercher à en inventer d'autres. Humble, brisée par la vie, en ayant reçu peu de joies, et lui en ayant encore moins demandé, résignée à ce qui venait, et n'essayant pas de le comprendre, elle se fût bien gardée de juger et de censurer les autres: elle ne s'en croyait pas le droit. Elle se trouvait trop bête pour prétendre qu'ils se trompaient, quand ils ne pensaient pas comme elle; il lui eût paru ridicule de vouloir imposer aux gens les règles inflexibles de sa morale et de sa foi. Au reste, sa morale et sa foi étaient toutes d'instinct: pieuse et pure pour son compte, elle fermait les yeux sur la conduite des autres, avec l'indulgence du peuple pour certaines faiblesses. C'était là un des griefs qu'avait jadis contre elle son beau-père, Jean-Michel: elle ne faisait pas assez de distinction entre les personnes honorables et celles qui ne l'étaient point; elle ne craignait pas, dans la rue, ou au marché, de s'arrêter pour serrer la main et parler amicalement à d'aimables filles fort connues du quartier, et que les femmes comme il faut devaient feindre d'ignorer. Elle s'en remettait à Dieu de distinguer le mal du bien, et de punir ou de pardonner. Elle ne demandait aux autres qu'un peu de cette affectueuse sympathie, qui est si nécessaire pour s'alléger mutuellement la vie. Pourvu qu'on fût bon, c'était l'essentiel.
Mais, depuis qu'elle habitait chez les Vogel, on était en train de la changer. L'esprit dénigrant de la famille avait fait de Louisa d'autant plus facilement sa proie qu'elle était alors abattue et sans force pour résister. Amalia s'était emparée d'elle; et, du matin au soir, dans ces longs tête-à-tête où les deux femmes travaillaient ensemble et où Amalia seule parlait, Louisa, passive et écrasée, prenait à son insu l'habitude de tout juger et de tout critiquer. Madame Vogel ne manqua pas de lui dire ce qu'elle pensait de la conduite de Christophe. Le calme de Louisa l'irritait. Elle trouvait indécent que Louisa se préoccupât si peu de ce qui les mettait hors d'eux; elle ne fut pas contente qu'elle n'eût réussi à la troubler tout à fait. Christophe s'en aperçut. Louisa n'osait lui faire de reproches; mais c'étaient, chaque jour, des observations timides, inquiètes, insistantes; et comme, impatienté, il y répondit brusquement, elle ne lui dit plus rien; mais il continuait de lire le chagrin dans ses yeux; et, quand il revenait, il voyait parfois qu'elle avait pleuré. Il connaissait trop sa mère, pour ne pas être sûr que ces inquiétudes ne lui venaient pas d'elle.—Et il savait d'où elles lui venaient.
Il résolut d'en finir. Un soir que Louisa, ne pouvant plus retenir ses larmes, s'était levée de table, au milieu du souper, sans que Christophe pût apprendre ce qui la désolait, il descendit l'escalier, quatre à quatre, et alla frapper à la porte des Vogel. Il bouillait de colère. Il n'était pas seulement indigné de la façon dont madame Vogel agissait avec sa mère; il avait à se venger de ce qu'elle avait soufflé à Rosa contre lui, de ses tracasseries contre Sabine, de tout ce qu'il avait dû tolérer d'elle depuis des mois. Depuis des mois, il portait un faix de rancunes accumulées, dont il avait hâte de se décharger.
Il fit irruption chez madame Vogel, et, d'une voix qui voulait être calme, mais qui tremblait de fureur, il lui demanda ce qu'elle avait bien pu raconter à sa mère pour la mettre dans un tel état.
Amalia le prit fort mal: elle répondit qu'elle disait ce qu'il lui plaisait, qu'elle n'avait à rendre compte de sa conduite à personne,—à lui moins qu'à personne. Et saisissant l'occasion de placer le discours qu'elle avait préparé, elle ajouta que si Louisa était malheureuse, il n'avait pas à en chercher d'autre raison que sa propre conduite, qui était une honte pour lui et un scandale pour tous.
Christophe n'attendait qu'une attaque pour attaquer. Il cria avec emportement que sa conduite ne regardait que lui, qu'il se souciait fort peu qu'elle plût ou ne plût pas à madame Vogel, que si celle-ci voulait s'en plaindre, elle s'en plaignît à lui, qu'elle pouvait bien loi dire tout ce qu'elle voudrait: ce serait comme s'il pleuvait, mais qu'il lui défendait,—(elle entendait bien?)—il lui défendait d'en rien dire à sa mère, et que c'était une lâcheté de s'attaquer à une pauvre vieille femme malade.
Madame Vogel poussa les hauts cris. Jamais personne n'avait osé lui parler sur ce top. Elle dit qu'elle ne se laisserait pas faire la leçon par un polisson,—et dans sa propre maison!—Et elle le traita d'une façon outrageante.
Au bruit de la scène, les autres arrivèrent,—sauf Vogel, qui fuyait tout ce qui pouvait être une cause de trouble pour sa santé. Le vieux Euler, pris à témoin par Amalia indignée, pria sévèrement Christophe de se dispenser à l'avenir de ses observations et de ses visites. Il dit qu'ils n'avaient pas besoin de lui pour savoir ce qu'ils devaient faire, qu'ils faisaient leur devoir, qu'ils le feraient toujours.