Les jours s'écoulent, et les nuits pluvieuses, sur la terre fraîchement remuée, au fond de laquelle le pauvre vieux Jean-Michel gît abandonné. Sur le moment, Melchior a beaucoup pleuré, crié, sangloté. Mais la semaine n'est pas finie, que Christophe l'entend rire de bon cœur. Quand on prononce devant lui le nom du défunt, sa figure s'allonge et prend un air lugubre; mais, l'instant d'après, il recommence à parler et à gesticuler avec animation. Il est sincèrement affligé; mais il lui est impossible de rester sous une impression triste.
Louisa, passive, résignée, a accepté ce malheur, comme elle accepte tout. Elle a ajouté une prière à ses prières de chaque jour; elle va régulièrement au cimetière, et prend soin de la tombe, comme si la tombe faisait partie du ménage.
Gottfried a des attentions touchantes pour le petit carré de terre, où dort le vieux. Quand il vient dans le pays, il y porte un souvenir, une croix qu'il a fabriquée, quelques fleurs que Jean-Michel aimait. Il n'y manque jamais; et il se cache pour le faire.
Louisa emmène quelquefois Christophe, dans ses visites au cimetière. Christophe a un dégoût affreux pour cette terre grasse, revêtue d'une sinistre parure de fleurs et d'arbres, et pour l'odeur lourde qui flotte au soleil, mêlée à l'haleine des cyprès sonores. Mais il n'ose avouer sa répugnance, parce qu'il se la reproche comme une lâcheté et comme une impiété. Il est très malheureux. La mort de grand-père ne cesse de le hanter. Pourtant, il y a longtemps déjà qu'il sait ce que c'est que la mort, qu'il y pense et qu'il en a peur. Mais jamais il ne l'avait encore vue; et qui la voit pour la première fois s'aperçoit qu'il ne connaissait rien, ni de la mort, ni de la vie. Tout est ébranlé d'un coup; la raison ne sert de rien. On croyait vivre, on croyait avoir quelque expérience de la vie: on voit qu'on ne savait rien, on voit qu'on ne voyait rien, on vivait enveloppé d'un voile d'illusions que l'esprit avait tissé et qui cachait aux yeux le visage terrible de la réalité. Il n'y a aucun rapport entre l'idée de la souffrance et l'être qui saigne et qui soutire. Il n'y a aucun rapport entre la pensée de la mort et les convulsions de la chair et de l'âme qui se débat et qui meurt. Tout le langage humain, toute la sagesse humaine, n'est qu'un guignol de raides automates, auprès de l'éblouissement funèbre de la réalité,—ces misérables êtres de boue et de sang, dont tout le vain effort est de fixer une vie, qui pourrit, d'heure en heure.
Christophe y pensait, jour et nuit. Les souvenirs de l'agonie le poursuivaient; il entendait l'horrible respiration. La nature entière avait changé; il semblait que se fût étendue sur elle une brume de glace. Autour de lui, partout, de quelque côté qu'il se tournât, il sentait sur sa face le souffle meurtrier de la Bête aveugle; il savait qu'il était sous le poing de cette Force de destruction, et qu'il n'y avait rien à faire. Mais loin de l'accabler, cette pensée le brûlait d'indignation et de haine. Il n'avait rien d'un résigné. Il se lançait tête baissée contre l'impossible; il avait beau se briser le front, et reconnaître qu'il n'était pas le plus fort: il ne cessait point, de se révolter contre la souffrance. Dès lors, sa vie fut une lutte de tous les instants contre la férocité d'un Destin, qu'il ne voulait pas admettre.
À l'obsession de ses pensées la dureté même de la vie vint faire diversion. La ruine de la famille, que Jean-Michel retardait, se précipita, dès qu'il ne fut plus là. Avec lui les Krafft avaient perdu leurs meilleures ressources; et la misère entra dans la maison.
Melchior y ajouta encore. Loin de travailler davantage, il s'abandonna tout à fait à son vice, quand il fut délivré du seul contrôle qui le retînt. Presque chaque nuit, il rentrait ivre, et il ne rapportait jamais rien de ce qu'il avait gagné. Du reste, il avait perdu à peu près toutes ses leçons. Une fois, il s'était présenté chez une élève dans un état d'ébriété complète: à la suite de ce scandale, toutes les maisons lui furent fermées. À l'orchestre, on ne le tolérait que par égard pour le souvenir de son père; mais Louisa tremblait qu'il ne fût congédié d'un jour à l'autre, après un esclandre. Déjà on l'en avait menacé, certains soirs où il était arrivé à son pupitre vers la fin de la représentation. Deux ou trois fois, il avait même totalement oublié de venir. Et de quoi n'était-il pas capable dans ces moments d'excitation stupide, où il était pris d'une démangeaison de dire et de faire des sottises! Ne s'avisa-t-il pas, un soir, de vouloir exécuter son grand concerto de violon, au milieu d'un acte de la Walküre! On eut toutes les peines du monde à l'en empêcher. Il éclatait de rire, pendant la représentation, sous l'empire des images plaisantes qui se déroulaient sur la scène, ou dans son cerveau. Il faisait la joie de ses voisins; on lui passait beaucoup de choses, en faveur de son ridicule. Mais cette indulgence était pire que la sévérité; et Christophe en mourait de honte.
L'enfant était maintenant premier violon à l'orchestre. Il s'arrangeait de façon à veiller sur son père, à le suppléer au besoin, à lui imposer silence, quand Melchior était dans ses jours d'expansion. Ce n'était pas aisé, et le mieux était de ne pas faire attention à lui; sans quoi l'ivrogne, dès qu'il se sentait regardé, faisait des grimaces, ou commençait un discours. Christophe détournait donc les yeux, tremblant de lui voir faire quelque excentricité; il essayait de s'absorber dans sa tâche, mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre les réflexions de Melchior et les rires des voisins. Les larmes lui en venaient aux yeux. Les musiciens, braves gens, s'en étaient aperçus, et ils avaient pitié de lui; ils mettaient une sourdine à leurs éclats, ils se cachaient de Christophe pour parler de son père. Mais Christophe sentait leur commisération. Il savait que, dès qu'il était sorti, les moqueries reprenaient leur train et que Melchior était la risée de la ville. Il ne pouvait rien pour l'empêcher; c'était un supplice pour lui. Il ramenait son père à la maison après la fin du spectacle; il lui donnait le bras, subissait ses bavardages, s'évertuait à cacher l'incertitude de sa marche. Mais à qui faisait-il illusion? Et malgré ses efforts, il était rare qu'il réussît à conduire Melchior jusqu'au bout. Arrivé au tournant de la rue, Melchior déclarait qu'il avait un rendez-vous urgent avec des amis, et aucun argument ne pouvait lui persuader de manquer à cet engagement. Il était même prudent de ne pas trop insister, si on ne voulait s'exposera une scène d'imprécations paternelles, qui attirait les voisins aux fenêtres.
Tout l'argent du ménage y passait. Melchior ne se contentait pas de boire ce qu'il gagnait. Il buvait ce que sa femme et son fils avaient tant de peine à gagner. Louisa pleurait; mais elle n'osait pas résister, depuis que son mari lui avait durement rappelé que rien dans la maison n'était à elle et qu'il l'avait épousée sans un sou. Christophe voulut regimber: Melchior le calotta, le traita de polisson, et lui prit l'argent des mains. L'enfant avait douze à treize ans, il était robuste, et commençait à gronder contre les corrections; pourtant il avait encore peur de se révolter, et il se laissait dépouiller. La seule ressource qu'ils eussent, Louisa et lui, était de cacher leur argent. Mais Melchior avait une ingéniosité singulière à découvrir leurs cachettes, quand ils n'étaient pas là.
Bientôt, cela ne lui suffit plus. Il vendit les objets hérités de son père. Christophe voyait partir avec douleur les livres, le lit, les meubles, les portraits des musiciens. Il ne pouvait rien dire. Mais un jour que Melchior, s'étant rudement heurté au vieux piano de grand-père, jura de colère, en se frottant le genou, et dit qu'on n'avait plus la place de remuer chez soi, et qu'il allait débarrasser la maison de toutes ces vieilleries, Christophe poussa les hauts cris. C'était vrai que les chambres étaient encombrées, depuis qu'on y avait entassé les meubles de grand-père, pour vendre sa maison, la chère maison où Christophe avait passé les plus belles heures de son enfance. C'était vrai aussi que le vieux piano ne valait plus cher, qu'il avait une voix chevrotante, et que depuis longtemps Christophe l'avait abandonné, pour jouer sur le beau piano neuf, dû aux munificences du prince; mais si vieux et si impotent qu'il fût, il était le meilleur ami de Christophe; il avait révélé à l'enfant le monde sans bornes de la musique; sur ses touches jaunes et polies il avait découvert le royaume des sons; c'était l'œuvre de grand-père, qui avait passé des mois à le réparer pour son petit-fils: il était un objet sacré. Aussi Christophe protesta qu'on n'avait pas le droit de le vendre. Melchior lui intima l'ordre de se taire. Christophe cria plus fort que le piano était à lui, et qu'il défendait qu'on y touchât. Il s'attendait à recevoir une solide correction. Mais Melchior le regarda avec un mauvais sourire, et se tut.