«Mon âme! Comment oses-tu parler de reconnaissance, parce que je t'aime? Ne t'ai-je pas dit combien j'étais triste et seul avant de te connaître? Ton amitié m'est le plus grand des biens. Hier j'ai été heureux, heureux! C'est la première fois de ma vie. Je pleure de joie en lisant ta lettre. Oui, n'en doute pas, mon aimé, c'est le Destin qui nous rapproche; il veut que nous soyons amis, pour accomplir de grandes choses. Amis! Quel mot délicieux! Se peut-il que j'aie enfin un ami? Oh! tu ne me quitteras plus, n'est-ce pas? Tu me resteras fidèle? Toujours! Toujours!... Comme il sera beau de grandir ensemble, de travailler ensemble, de mettre en commun, moi mes lubies musicales, toutes ces bizarres choses qui me trottent par la tête, et toi ton intelligence et ta science étonnante! Combien tu sais de choses! Je n'ai jamais vu un homme aussi intelligent que toi. Il y a des moments où je suis inquiet: il me semble que je ne suis pas digne de ton amitié. Tu es si noble et si accompli, et je te suis si reconnaissant d'aimer un être grossier comme moi!... Mais non! je viens de le dire, il ne faut point parler de reconnaissance. En amitié, il n'y a ni obligés, ni bienfaiteurs. De bienfaits je n'en accepterais pas! Nous sommes égaux, puisque nous nous aimons. Qu'il me tarde de te voir! Je n'irai pas te prendre à ta maison, puisque tu ne le veux pas,—quoique, à vrai dire, je ne comprenne pas toutes ces précautions;—mais tu es le plus sage, tu as certainement raison...

«Un mot seulement! Ne parle plus jamais d'argent. Je hais l'argent: le mot, et la chose. Si je ne suis pas riche, je le suis toujours assez pour fêter mon ami; et c'est ma joie de donner tout ce que j'ai pour lui. Ne ferais-tu pas de même? Et, si j'en avais besoin, ne me donnerais-tu pas ta fortune tout entière?—Mais cela ne sera jamais! J'ai de bons poings et une bonne tête, et je saurai toujours gagner le pain que je mange.—À dimanche!—Mon Dieu! Toute une semaine sans te voir! Et, il y a deux jours, je ne te connaissais point! Comment ai-je pu vivre si longtemps sans toi?

«Le batteur de mesure a essayé de grogner. Mais ne t'en soucie pas plus que moi! Que me font les autres? Je méprise ce qu'ils pensent et ce qu'ils penseront jamais de moi. Il n'y a que toi qui m'importes. Aime-moi bien, mon âme, aime-moi comme je t'aime! Je ne puis te dire combien je t'aime. Je suis tien, tien, tien, de l'ongle à la prunelle. À toi pour jamais.

Christophe.»

Christophe se rongea d'attente pendant le reste de la semaine. Il se détournait de son chemin et faisait de longs crochets, pour rôder du côté de la maison d'Otto,—non qu'il pensât le voir; mais la vue de sa maison suffisait à le faire pâlir et rougir d'émotion. Le jeudi, il n'y tint plus et envoya une seconde lettre, encore plus exaltée que la première. Otto y répondit, avec sentimentalité.

Le dimanche vint enfin, et Otto fut exact au rendez-vous. Mais il y avait près d'une heure que Christophe se dévorait d'impatience, en l'attendant sur la promenade. Il commençait à se tourmenter de ne pas le voir. Il tremblait qu'Otto fût malade; car il ne supposait pas un instant qu'Otto pût lui manquer de parole. Il répétait tout bas: «Mon Dieu! faites qu'il vienne!» Et il frappait les petits cailloux de l'allée avec une baguette; il se disait que, s'il manquait trois fois son coup, Otto ne viendrait pas, mais que, s'il touchait juste, Otto paraîtrait aussitôt. Et, malgré son attention et la facilité de l'épreuve, il venait de manquer son but trois fois, lorsqu'il aperçut Otto qui arrivait de son pas tranquille et posé: car Otto restait toujours correct, même quand il était le plus ému. Christophe courut à lui, et, la gorge sèche, lui dit bonjour. Otto répondit: bonjour; et ils ne trouvèrent plus rien à se dire, sinon que le temps était fort beau, et qu'il était dix heures cinq, ou six, à moins que ce ne fût dix heures dix, parce que l'horloge du château était toujours en retard.

Ils allèrent à la gare, et prirent le chemin de fer pour une station voisine, qui était un but d'excursion. En route, ils ne parvinrent pas à échanger dix mots. Ils essayèrent d'y suppléer par des regards éloquents: cela ne réussit pas mieux. Ils avaient beau vouloir se dire ainsi quels amis ils étaient: leurs yeux ne disaient rien du tout, ils jouaient la comédie. Christophe s'en aperçut avec humiliation. Il ne comprenait pas pourquoi il ne parvenait point à exprimer, ni même à sentir tout ce qui lui remplissait le cœur, une heure auparavant. Otto ne se rendait peut-être pas compte aussi clairement de cette malchance, parce qu'il était moins sincère et regardait en lui avec plus d'égards pour lui-même; mais il éprouvait un pareil désappointement. La vérité était que les deux enfants avaient, depuis huit jours, en l'absence l'un de l'autre, monté leurs sentiments à un diapason tel qu'il leur était impossible de les y maintenir dans la réalité, et qu'en se retrouvant, leur première impression devait être une déception: il en fallait rabattre. Mais ils ne pouvaient se résoudre à en convenir.

Ils errèrent tout le jour dans la campagne, sans réussir à secouer la contrainte maussade qui pesait sur eux. C'était jour de fête: les auberges et les bois étaient remplis d'une foule de promeneurs,—des familles de petits bourgeois, qui faisaient du bruit et mangeaient dans tous les coins. Cela ajoutait à leur mauvaise humeur; ils attribuaient à ces importuns l'impossibilité où ils étaient de retrouver l'abandon de la dernière promenade. Ils parlaient cependant, ils se donnaient grand mal pour trouver des sujets de conversation; ils avaient peur de s'apercevoir qu'ils n'avaient rien à se dire. Otto étalait sa science d'école. Christophe entrait dans des explications techniques sur les œuvres musicales et le jeu du violon. Ils s'assommaient l'un l'autre. Ils s'assommaient eux-mêmes en s'entendant parler. Et ils parlaient toujours, tremblant de s'arrêter: car il s'ouvrait alors des abîmes de silence qui les glaçaient. Otto avait envie de pleurer; et Christophe fut sur le point de le planter là et de se sauver, tant il avait de honte et d'ennui.

Une heure seulement avant de reprendre le train, ils se dégelèrent. Au fond du bois, un chien donnait de la voix; il chassait pour son compte. Christophe proposa de se cacher sur le parcours, pour tâcher de voir la bête poursuivie. Ils coururent au milieu des fourrés. Le chien s'éloignait et se rapprochait. Ils allaient à droite, à gauche, avançaient, revenaient sur leurs pas. Les aboiements devenaient plus forts; le chien s'étranglait d'impatience dans son cri de carnage; il arrivait vers eux. Christophe et Otto, couchés sur les feuilles mortes, dans l'ornière d'un sentier, attendaient, ne respirant plus. Les aboiements se turent; le chien avait perdu la piste; on l'entendit japper encore une fois, au loin; puis, le silence descendit sur les bois. Plus un bruit: seul, le grouillement mystérieux des millions d'êtres, des insectes et des vers, qui rongent sans répit et détruisent la forêt,—souffle régulier de la mort, qui ne s'arrête jamais. Les enfants écoutaient, et ils ne bougeaient pas. Juste au moment où, découragés, ils se relevaient pour dire: «C'est fini. Il ne viendra pas»,—un petit lièvre pointa hors des fourrés; il venait droit sur eux: ils le virent en même temps et poussèrent un hurlement de joie. Le lièvre bondit sur place et sauta de côté: ils le virent plonger dans les taillis, cul par-dessus tête; le frôlement des feuilles froissées s'effaça comme un sillage sur la surface de l'eau. Bien qu'ils eussent regret d'avoir crié, cette aventure les mit en joie. Ils se tordaient de rire, en pensant au bond effarouché du lièvre, et Christophe l'imita d'une façon grotesque. Otto fit de même. Puis ils se poursuivirent. Otto faisait le lièvre, et Christophe le chien; ils dévalèrent bois et prés, passant à travers les haies et sautant par-dessus les fossés. Un paysan vociféra contre eux, parce qu'ils s'étaient lancés au milieu d'un champ de seigle; ils ne s'arrêtèrent pas. Christophe imitait les aboiements enroués du chien avec une telle perfection que Otto pleurait de rire. Enfin, ils se laissèrent rouler le long d'une pente, en criant comme des fous. Quand ils ne purent plus articuler un son, ils s'assirent et se regardèrent avec des yeux rieurs. Ils étaient tout à fait heureux maintenant et satisfaits d'eux-mêmes. C'est qu'ils n'essayaient plus de jouer aux amis héroïques; ils étaient franchement ce qu'ils étaient: deux enfants.

Ils revinrent bras dessus, bras dessous, en chantant des chansons dénuées de sens. Toutefois, au moment de rentrer en ville, ils jugèrent bon de reprendre leurs rôles; et, sur le dernier arbre du bois, ils gravèrent leurs initiales enlacées. Mais leur bonne humeur eut raison de la sentimentalité; et dans le train de retour, ils éclataient de rire, chaque fois qu'ils se regardaient. Ils se quittèrent, en se persuadant qu'ils avaient passé une journée «colossalement ravissante» (kolossal entzückend); et cette conviction s'affirma dès qu'ils se retrouvèrent seuls.

Ils reprirent leur œuvre de construction patiente et ingénieuse, plus que celle des abeilles: car ils parvenaient à façonner avec quelques bribes de souvenirs médiocres une image merveilleuse d'eux-mêmes et de leur amitié. Après s'être idéalisés toute la semaine, ils se revoyaient le dimanche; et, malgré la disproportion qu'il y avait entre la vérité et leur illusion, ils s'habituaient à ne la point remarquer.

Ils s'enorgueillissaient d'être amis. Le contraste de leurs natures les rapprochait. Christophe ne connaissait rien d'aussi beau que Otto. Ses mains fines, ses jolis cheveux, son teint frais, sa parole timide, la politesse de ses manières et le soin méticuleux de sa mise le ravissaient. Otto était subjugué par la force débordante et l'indépendance de Christophe. Habitué par une hérédité séculaire au respect religieux de toute autorité, il éprouvait une jouissance mêlée de peur à s'associer à un camarade aussi irrévérencieux de nature pour toute règle établie. Il avait un petit frisson de terreur voluptueuse, en l'entendant fronder les réputations de la ville et contrefaire impertinemment le grand-duc. Christophe s'apercevait de la fascination qu'il exerçait ainsi sur son ami; et il outrait son humeur agressive; il sapait, comme un vieux révolutionnaire, les conventions sociales et les lois de l'État. Otto écoutait, scandalisé et ravi; il s'essayait timidement à se mettre à l'unisson; mais il avait soin de regarder autour de lui si personne ne pouvait entendre.

Christophe ne manquait pas, dans leurs courses, de sauter les barrières d'un champ, aussitôt qu'il voyait un écriteau qui le défendait, ou bien il cueillait les fruits par-dessus les murs des propriétés. Otto était dans les transes qu'on ne les surprît; mais ces émotions avaient pour lui une saveur exquise; et le soir, quand il était rentré, il se croyait un héros. Il admirait craintivement Christophe. Son instinct d'obéissance trouvait à se satisfaire dans une amitié où il n'avait qu'a acquiescer aux volontés de l'autre. Jamais Christophe ne lui donnait la peine de prendre une décision: il décidait de tout, décrétait l'emploi des journées, décrétait même déjà l'emploi de la vie, faisant pour l'avenir d'Otto, comme pour le sien, des plans qui ne souffraient point de discussion. Otto approuvait, un peu révolté d'entendre Christophe disposer de sa fortune, pour construire plus tard un théâtre de son invention. Mais il ne protestait pas, intimidé par l'accent dominateur de son ami et convaincu par sa conviction, que l'argent amassé par M. le Commerzienrath Oscar Diener ne pouvait trouver un plus noble emploi. Christophe n'avait pas l'idée qu'il fit violence à la volonté d'Otto. Il était despote d'instinct et n'imaginait pas que son ami pût vouloir autrement que lui. Si Otto avait exprimé un désir différent du sien, il n'eût pas hésité à lui sacrifier ses préférences personnelles. Il lui eût sacrifié bien davantage. Il était dévoré du désir de s'exposer pour lui. Il souhaitait passionnément qu'une occasion se présentât de mettre son amitié à l'épreuve. Il espérait, dans ses promenades, rencontrer quelque danger et se jeter au-devant. Il fût mort avec délices pour Otto. En attendant, il veillait sur lui avec une sollicitude inquiète, il lui donnait la main dans les mauvais pas, comme à une petite fille, il avait peur qu'il ne fût las, il avait peur qu'il n'eût chaud, il avait peur qu'il n'eût froid; il enlevait son veston pour le lui jeter sur les épaules, quand ils s'asseyaient sous un arbre; il lui portait son manteau, quand ils marchaient; il l'eût porté lui-même. Il le couvait des yeux, comme un amoureux. Et à vrai dire, il était amoureux.