—Comment! s'exclama Louisa. J'ai dit que tu irais.

Christophe fit une scène à sa mère, il lui reprocha de se mêler de ce qui ne la regardait pas.

—Le domestique attendait la réponse. J'ai dit que tu étais justement libre aujourd'hui. Tu n'as rien, à cette heure.

Christophe eut beau s'irriter, jurer qu'il n'irait pas, il ne pouvait plus se dérober. Quand vint l'heure de l'invitation, il se prépara en rechignant; secrètement, il n'était pas fâché que le hasard fît violence à sa mauvaise volonté.

Madame de Kerich n'avait pas eu de peine à reconnaître dans le pianiste du concert le petit sauvage, dont la tête ébouriffée lui était apparue au-dessus du mur de son jardin. Elle avait pris des informations sur lui dans le voisinage; et ce qu'elle avait appris de la vie difficile et courageuse de l'enfant lui avait inspiré de l'intérêt pour lui et la curiosité de lui parler.

Christophe, guindé dans une absurde redingote, qui lui donnait l'air d'un pasteur de campagne, arriva à la maison, malade de timidité. Il cherchait à se persuader que mesdames de Kerich n'avaient pas eu le temps de remarquer ses traits, le premier jour qu'elles l'avaient vu. Par un long corridor, dont le tapis étouffait le bruit des pas, un domestique l'introduisit dans une chambre, dont une porte vitrée donnait sur le jardin. Il faisait, ce jour-là, une petite pluie froide; un bon feu brillait dans la cheminée. Près de la fenêtre, à travers laquelle on entrevoyait les silhouettes mouillées des arbres dans la brume, les deux femmes étaient assises, tenant sur leurs genoux, madame de Kerich un ouvrage, et sa fille un livre, dont elle faisait la lecture, lorsque Christophe entra. Elles échangèrent, en le voyant, un coup d'œil malicieux.

—Elles me reconnaissent, pensa Christophe, tout penaud.

Il s'épuisait à faire de gauches révérences.

Madame de Kerich sourit gaiement, et lui tendit la main:

—Bonjour, mon cher voisin, dit-elle. Je suis contente de vous voir. Depuis que je vous ai entendu au concert, je voulais vous dire le plaisir que vous nous aviez fait. Et comme le seul moyen de vous le dire était de vous faire venir, j'espère que vous me pardonnerez de l'avoir employé.