Mais qu'elle s'ennuyait! Qu'ils s'ennuyaient tous deux!

Un matin de mars brumeux, que de petits flocons de neige voltigeaient, comme des plumes, dans l'air gris, ils étaient dans le studio. Il faisait a peine jour. Minna discutait, selon son habitude, une fausse note qu'elle avait faite, et prétendait que «c'était écrit». Bien qu'il sût parfaitement qu'elle mentait, Christophe se pencha sur le cahier, pour voir de près le passage en question. Elle avait sa main posée sur le pupitre, elle ne la dérangea même pas. Il avait la bouche tout près de cette main. Il essayait de lire et n'y parvenait pas: il regardait autre chose,—cette chose délicate, transparente, comme des pétales de fleur. Brusquement,—(il ne sut ce qui lui passait par la tête)—il appuya de toutes ses forces ses lèvres sur cette menotte.

Ils en furent aussi saisis l'un que l'autre. Il se rejeta en arrière, elle retira sa main,—rougissants tous les deux. Ils ne se dirent pas un mot, ils ne se regardaient pas. Après un moment de silence confus, elle se frémit à jouer; sa poitrine se soulevait légèrement, comme si elle était oppressée; et elle faisait fausse note sur fausse note. Il ne s'en apercevait pas: il était bien plus troublé qu'elle; ses tempes battaient, il n'entendait rien, et, pour rompre le silence, faisait d'une voix étranglée quelques observations à tort et à travers. Il pensait qu'il était définitivement perdu dans l'opinion de Minna. Il était confondu de son action, il la jugeait stupide et grossière. L'heure de la leçon écoulée, il quitta Minna sans la regarder, et il oublia même de la saluer. Elle ne lui en voulut pas. Elle ne pensait plus à trouver Christophe mal élevé; si elle avait fait tant de fautes en jouant, c'est qu'elle ne cessait de l'observer du coin de l'œil avec une curiosité étonnée, et,—pour la première fois,—sympathique.

Quand elle fut seule, au lieu d'aller retrouver sa mère, comme les autres jours, elle s'enferma dans sa chambre et s'interrogea sur cet événement extraordinaire. Elle s'était accoudée devant sa glace. Ses yeux lui semblaient doux et brillants. Elle mordait légèrement sa lèvre dans l'effort de la réflexion. Et tout en regardant avec complaisance son gentil visage, elle revoyait la scène, rougissait et souriait. À table, elle fut animée et joyeuse. Elle refusa de sortir ensuite et resta au salon, une partie de l'après-midi; elle avait un ouvrage à la main et n'y fit pas dix points qui ne fussent de travers; mais que lui importait! Dans un coin de la chambre, le dos tourné à sa mère, elle souriait; ou, prise d'un soudain besoin de se détendre, elle bondissait dans la pièce, en chantant à tue-tête. Madame de Kerich tressautait, et l'appelait folle. Minna se jetait à son cou, en se tordant de rire, et l'embrassait à l'étrangler.

Le soir, rentrée dans sa chambre, elle fut longtemps avant de se coucher. Elle se regardait toujours dans sa glace, cherchait à se souvenir, et ne pensait à rien, à force d'avoir pensé tout le jour à la même chose. Elle se déshabilla lentement; elle s'arrêtait à chaque instant, assise sur son lit, cherchant à retrouver l'image de Christophe: c'était un Christophe de fantaisie qui lui apparaissait; et maintenant, il ne lui semblait plus si mal. Elle se coucha et éteignit la lumière. Dix minutes après, la scène du matin lui revint brusquement à l'esprit, et elle éclata de rire. Sa mère se leva doucement et ouvrit la porte, croyant que malgré sa défense elle lisait dans son lit. Elle trouva Minna tranquillement couchée, les yeux grands ouverts dans la demi-lueur de la veilleuse.

—Qu'y a-t-il donc, demanda-t-elle, qui te met en gaieté?

—Rien du tout, répondit gravement Minna. Je pense.

—Tu es bien heureuse de t'amuser ainsi dans ta compagnie. Mais maintenant, il faut dormir.

—Oui, maman, répondit la docile Minna.

En elle-même, elle grondait: