—«Ce qui caractérise l'Allemand, disait Moser, il y a déjà plus d'un siècle, c'est l'obéissance.»

Et madame de Staël:

—«Ils sont vigoureusement soumis. Ils se servent de raisonnements philosophiques pour expliquer ce qu'il y a de moins philosophique au monde: le respect pour la force, et l'attendrissement de la peur, qui change ce respect, en admiration.»

Christophe retrouvait ce sentiment, du plus grand au plus petit en Allemagne,—depuis le Guillaume Tell de Schiller, ce petit bourgeois compassé, aux muscles de portefaix, qui, comme dit le libre Juif Bœrne, «pour concilier l'honneur et la peur, passe devant le poteau du «cher Monsieur» Gessler, les yeux baissés, afin de pouvoir alléguer qu'il n'a pas vu le chapeau, pas désobéi»,—jusqu'au vieux et respectable professeur Weisse, âgé de soixante-dix ans, un des savants les plus honorés de la ville, qui, lorsqu'il voyait venir un Herr Lieutenant, se hâtait de lui céder le haut du trottoir et de descendre sur la chaussée. Le sang de Christophe bouillait, quand il était témoin d'un de ces menus actes de servilité journalière. Il en souffrait, comme si c'était lui-même qui s'était abaissé. Les manières hautaines des officiers, qu'il croisait dans la rue, leur raideur insolente, lui causaient une sourde colère: il affectait de ne point se déranger pour leur faire place: il leur rendait, en passant, l'arrogance de leurs regards. Peu s'en fallut, plus d'une fois, qu'il ne s'attirât une affaire; on eût dit qu'il la cherchait. Cependant, il était le premier à comprendre l'inutilité dangereuse de pareilles bravades; mais il avait des moments d'aberration: la contrainte perpétuelle qu'il s'imposait et ses robustes forces accumulées, qui ne se dépensaient point, le rendaient enragé. Alors, il était prêt à commettre toutes les sottises; il avait le sentiment que, s'il restait encore un an ici, il était perdu. Il avait la haine du militarisme brutal, qu'il sentait peser sur lui, de ces sabres sonnant sur le pavé, de ces faisceaux d'armes et de ces canons postés devant les casernes, la gueule braquée contre la ville, prêts à tirer. Des romans à scandale, qui faisaient grand bruit alors, dénonçaient la corruption des garnisons; les officiers y étaient représentés comme des êtres malfaisants, qui, en dehors de leur métier d'automates, ne savaient qu'être oisifs, boire, jouer, s'endetter, se faire entretenir, médire les uns des autres, et, du haut en bas de la hiérarchie, abuser de leur autorité contre leurs inférieurs. L'idée qu'il serait un jour forcé de leur obéir serrait Christophe à la gorge. Il ne le pourrait pas, non, il ne pourrait jamais le supporter, se déshonorer à ses yeux, en subissant leurs humiliations et leurs injustices... Il ne savait pas quelle grandeur morale il y avait chez certains d'entre eux, et tout ce qu'ils souffraient eux-mêmes: leurs illusions perdues, tant de force, de jeunesse, d'honneur, de foi, de désir passionné du sacrifice, mal employés, gâchés,—le non-sens d'une carrière, qui, si elle est simplement une carrière, si elle n'a point le sacrifice pour but, n'est plus qu'une agitation morne, une inepte parade, un rituel qu'on récite, sans croire à ce qu'on dit...

La patrie ne suffisait plus à Christophe. Il sentait en lui cette force inconnue, qui s'éveille, soudaine et irrésistible, chez les oiseaux, à des époques précises, comme le flux et le reflux de la mer:—l'instinct des grandes migrations. En lisant les volumes de Herder et de Fichte, que le vieux Schulz lui avait légués, il y retrouvait des âmes comme la sienne,—non «des fils de la terre», servilement attachés à la glèbe, mais «des esprits, fils du soleil», qui se tournent invinciblement vers la lumière.

Où irait-il? Il ne savait. Mais ses yeux regardaient vers le Midi latin. Et d'abord, vers la France. La France, éternel recours de l'Allemagne en désarroi. Que de fois la pensée allemande s'était servie d'elle, sans cesser d'en médire! Même depuis 70, quelle attraction se dégageait de la Ville, qu'on avait tenue fumante et broyée sous les canons allemands! Les formes de la pensée et de l'art les plus révolutionnaires et les plus rétrogrades y avaient trouvé tour à tour, et parfois en même temps, des exemples ou des inspirations. Christophe, comme tant d'autres grands musiciens allemands dans la détresse, se tournait vers Paris... Que connaissait-il des Français?—Deux visages féminins, et quelques lectures au hasard. Cela lui suffisait pour imaginer un pays de lumière, de gaieté, de bravoure, voire d'un peu de jactance gauloise, qui ne messied pas à la jeunesse audacieuse du cœur. Il y croyait, parce qu'il avait besoin d'y croire, parce que, de toute son âme, il voulait que ce fût ainsi.

Il résolut de partir.—Mais il ne pouvait partir, à cause de sa mère.

Louisa vieillissait. Elle adorait son fils, qui était toute sa joie; et elle était tout ce qu'il aimait le plus sur terre. Cependant, ils se faisaient souffrir mutuellement. Elle ne comprenait guère Christophe, et ne s'inquiétait pas de le comprendre: elle ne s'inquiétait que de l'aimer. Elle avait un esprit borné, timide, obscur, et un cœur admirable, un immense besoin d'aimer et d'être aimée, qui avait quelque chose de touchant et d'oppressant. Elle respectait son fils, parce qu'il lui paraissait très savant; mais elle faisait tout ce qu'il fallait pour étouffer son génie. Elle pensait qu'il resterait, toute sa vie, auprès d'elle, dans leur petite ville. Depuis des années, ils vivaient ensemble; et elle ne pouvait plus imaginer qu'il n'en serait pas toujours de même. Elle était heureuse, ainsi: comment ne l'eût-il pas été? Ses rêves n'allaient pas plus loin qu'à lui voir épouser la fille d'un bourgeois aisé de la ville, à l'entendre jouer à l'orgue de son église, le dimanche, et à ne jamais le quitter. Elle voyait son garçon, comme s'il avait toujours douze ans; elle eût voulu qu'il n'eût jamais davantage. Elle torturait innocemment le malheureux homme, qui suffoquait dans cet étroit horizon.

Et pourtant, il y avait beaucoup de vrai,—une grandeur morale—dans cette philosophie inconsciente de la mère, qui ne pouvait comprendre l'ambition et mettait tout le bonheur de la vie dans les affections de famille et l'humble devoir accompli. C'était une âme qui voulait aimer, qui ne voulait qu'aimer. Renoncer plutôt à la vie, à la raison, à la logique, au monde, a tout, plutôt qu'à l'amour! Et cet amour était infini, suppliant, exigeant; il donnait tout, et il voulait tout; il renonçait à vivre pour aimer, et il voulait ce renoncement des autres, des aimés. Puissance de l'amour d'une âme simple! Elle lui fait trouver, du premier coup, ce que les raisonnements tâtonnants d'un génie incertain, comme Tolstoy, ou l'art trop raffiné d'une civilisation qui se meurt, concluent après une vie—des siècles—de luttes forcenées et d'efforts épuisants!... Mais le monde impérieux, qui grondait dans Christophe, avait de bien autres lois et réclamait une autre sagesse.

Depuis longtemps, il voulait annoncer sa résolution à sa mère. Mais il tremblait à l'idée du chagrin qu'il lui ferait: au moment de parler, il était lâche, il remettait à plus tard. Deux ou trois fois, il fit de timides allusions à son départ; Louisa ne les prit pas au sérieux:—peut-être feignit-elle de ne pas les prendre au sérieux, pour lui persuader qu'il parlait ainsi par jeu. Alors, il n'osait poursuivre; mais il restait sombre, préoccupé; et l'on se doutait qu'il avait sur le cœur un secret qui lui pesait. Et la pauvre femme, qui avait l'intuition de ce que pouvait être ce secret, s'efforçait peureusement d'en retarder l'aveu. À des instants de silence, le soir, quand ils étaient l'un près de l'autre, assis, à la lumière de la lampe, brusquement elle sentait qu'il allait parler; alors, prise de terreur, elle se mettait à parler, très vite, et au hasard, n'importe de quoi: à peine si elle savait ce qu'elle disait; mais à tout prix, il fallait l'empêcher de parler. D'ordinaire, son instinct lui faisait trouver le meilleur argument qui l'obligeât au silence: elle se plaignait doucement de sa santé, de ses mains et de ses pieds gonflés, de ses jambes qui s'ankylosaient: elle exagérait son mal, elle se disait une vieille impotente, qui n'est plus bonne à rien. Il n'était pas dupe de ses ruses naïves; il la regardait tristement, avec un muet reproche; et, après un moment, il se levait, prétextant qu'il était fatigué, qu'il allait se coucher.