Un spécimen curieux de ces tentatives d'annexion du peuple par la bourgeoisie était, en ce temps-là, les Universités Populaires. C'étaient de petits bazars de connaissances confuses de omni re scibili. On prétendait y enseigner, comme disait un programme, «toutes les branches du savoir, physique, biologique, sociologique: astronomie, cosmologie, anthropologie, ethnologie, physiologie, psychologie, psychiatrie, géographie, linguistique, esthétique, logique, etc.» De quoi faire craquer le cerveau de Pic de la Mirandole.
Certes, il y avait eu à l'origine, il y avait encore dans certaines d'entre elles un idéalisme sincère, un besoin de dispenser à tous la vérité, la beauté, la vie morale, qui avait de la grandeur. Ces ouvriers, qui, après une journée de dur travail, venaient s'entasser dans les salles de conférences étouffantes, et dont la soif de savoir était plus forte que la fatigue, offraient un spectacle touchant. Mais, comme on avait abusé des pauvres gens! Pour quelques vrais apôtres, intelligents et humains, pour quelques bons cœurs, mieux intentionnés qu'adroits, combien de sots, de bavards, d'intrigants, écrivains sans lecteurs, orateurs sans public, professeurs, pasteurs, parleurs, pianistes et critiques, qui inondaient le peuple de leurs produits! Chacun cherchait à placer sa marchandise. Les plus achalandés étaient naturellement les vendeurs d'orviétan, les discoureurs philosophiques, qui remuaient à la pelle des idées générales, avec le paradis social au bout.
Les Universités Populaires servaient aussi de débouché pour un esthétisme ultra-aristocratique: gravures, poésies, musique décadentes. On voulait l'avènement du peuple pour rajeunir la pensée et pour régénérer la race. Et l'on commençait par lui inoculer tous les raffinements de la bourgeoisie! Il les prenait avec avidité, non parce qu'ils lui plaisaient, mais parce qu'ils étaient bourgeois. Christophe, qui avait été amené à une de ces Universités Populaires par Mme Roussin, lui entendit jouer du Debussy au peuple, entre la Bonne Chanson de Gabriel Fauré et l'un des derniers quatuors de Beethoven. Lui qui n'était arrivé à l'intelligence des dernières œuvres de Beethoven qu'après bien des années, par un lent acheminement de son goût et de sa pensée, demanda, plein de pitié, à l'un de ses voisins:
—Mais est-ce que vous comprenez cela?
L'autre se dressa sur ses ergots, comme un coq en colère, et dit:
—Bien sûr! Pourquoi est-ce que je ne comprendrais pas aussi bien que vous?
Et, pour prouver qu'il avait compris, il bissa une fugue, en regardant Christophe, d'un air provocant.
Christophe se sauva, consterné; il se disait que ces animaux-là avaient réussi à empoisonner jusqu'aux sources vives de la nation: il n'y avait plus de peuple.
—Peuple vous-même! comme disait un ouvrier à l'un de ces braves gens qui tentaient de fonder des Théâtres du Peuple. Je suis autant bourgeois que vous!
Un beau soir, que le ciel moelleux, comme un tapis d'Orient, aux teintes chaudes, un peu passées, s'étendait au-dessus de la ville assombrie, Christophe suivait les quais, de Notre-Dame aux Invalides. Dans la nuit qui tombait, les tours de la cathédrale montaient comme les bras de Moïse, dressés pendant la bataille. La lance d'or ciselée de la Sainte-Chapelle, l'épine sainte fleurissante, jaillissait du fourré des maisons. De l'autre côté de l'eau, le Louvre déroulait sa façade royale, dans les yeux ennuyés de laquelle les reflets du soleil couchant mettaient une dernière lueur de vie. Au fond de la plaine des Invalides, derrière ses fossés et ses murailles hautaines, dans son désert majestueux, la coupole d'or sombre planait, comme une symphonie de victoires lointaines. Et l'Arc de Triomphe ouvrait sur la colline, telle une marche héroïque, l'enjambée surhumaine des légions impériales.