Quand Christophe fut parti, Lothar demanda à Judith:
—Eh bien, tu l'as confessé: qu'est-ce que tu en dis, de l'artiste?
Elle rit, réfléchit un moment, fit son total, et dit:
—Il est un peu braque; mais il n'est pas bête.
—Bon, fit Lothar: c'est aussi ce qu'il m'a semblé. Alors, il peut réussir?
—Oui, je crois. Il est fort.
—Très bien,—dit Lothar, avec la logique magnifique des forts, qui ne s'intéressent qu'aux forts,—il faudra donc l'aider.
Christophe emportait, de son côté, l'admiration pour Judith Mannheim. Il n'était pourtant pas épris, comme le croyait Judith. Tous deux,—elle avec sa finesse, lui avec son instinct qui lui tenait lieu d'esprit,—se méprenaient également l'un sur l'autre. Christophe était fasciné par l'énigme de cette figure et par l'intensité de sa vie cérébrale; mais il ne l'aimait pas. Ses yeux et son intelligence étaient pris: son cœur ne l'était point.—Pourquoi?—Il eût été assez difficile de le dire. Parce qu'il entrevoyait en elle quelque chose de douteux et d'inquiétant? En d'autres circonstances, c'eût été là pour lui une raison de plus d'aimer: l'amour n'est jamais plus fort que quand il sent qu'il va à ce qui le fera souffrir.—Si Christophe n'aimait pas Judith, ce n'était la faute ni de l'un, ni de l'autre. La vraie raison, assez humiliante pour tous deux, c'est qu'il était trop près encore de son dernier amour. L'expérience ne l'avait pas rendu plus sage. Mais il avait tant aimé Ada, il avait dans cette passion tant dévoré de foi, de force, et d'illusions qu'il ne lui en restait plus assez, en ce moment, pour une nouvelle passion. Avant qu'une autre flamme s'allumât, il fallait qu'il se refît dans son cœur un autre bûcher: d'ici là, ce ne pouvaient être que des feux passagers, des restes de l'incendie, échappés par hasard, qui jetaient une lueur éclatante et brève, et s'éteignaient, faute d'aliment. Six mois plus tard, il eût peut-être aimé Judith aveuglément. Aujourd'hui, il ne voyait en elle rien de plus qu'un ami,—certes un peu troublant;—mais il s'efforçait de chasser ce trouble: ce trouble lui rappelait Ada; c'était là un souvenir sans attrait. Ce qui l'attirait en Judith, c'était ce qu'elle avait de différent des autres femmes, et non ce qu'elle avait de commun avec elles. Elle était la première femme intelligente qu'il eût vue. Intelligente, elle l'était des pieds à la tête. Sa beauté même—ses gestes, ses mouvements, ses traits, les plis de ses lèvres, ses yeux, ses mains, sa maigreur élégante,—était le reflet de son intelligence; son corps était modelé par son intelligence; sans son intelligence, elle eût paru laide. Cette intelligence ravissait Christophe. Il la croyait plus large et plus libre qu'elle n'était; il ne pouvait encore savoir ce qu'elle avait de décevant. Il éprouvait l'ardent désir de se confier à Judith, de partager sa pensée avec elle. Il n'avait jamais trouvé personne qui s'y intéressât: quelle joie c'eût été de rencontrer une amie! Le manque d'une sœur avait été un des regrets de son enfance: il lui semblait qu'une sœur l'aurait compris, mieux que ne pouvait un frère. Après avoir vu Judith, il sentait renaître cet espoir illusoire d'une amitié fraternelle. Il ne pensait pas à l'amour. N'étant pas amoureux, l'amour lui semblait médiocre, au prix de l'amitié.
Judith ne tarda pas à sentir la nuance, et elle en fut blessée. Elle n'aimait pas Christophe, et elle excitait assez d'autres passions parmi les jeunes gens de la ville, riches et d'un meilleur rang, pour qu'elle ne pût éprouver une grande satisfaction à savoir Christophe amoureux. Mais de savoir qu'il ne l'était pas, elle avait du dépit. C'était un peu mortifiant de voir qu'elle ne pouvait exercer sur lui qu'une influence de raison: (une influence de déraison a un bien autre prix pour une âme féminine!) Elle ne l'exerçait même pas: Christophe n'en faisait qu'à sa tête. Judith avait l'esprit impérieux. Elle était habituée à pétrir à sa guise les pensées assez molles des jeunes gens qu'elle connaissait. Comme elle les jugeait médiocres, elle trouvait peu de plaisir à les dominer. Avec Christophe, il y avait plus d'intérêt, parce qu'il y avait plus de difficulté. Ses projets la laissaient indifférente; mais il lui eût plu de diriger cette pensée neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur,—à sa façon bien entendu, et non à celle de Christophe, qu'elle ne se souciait pas de comprendre. Elle avait tout de suite vu que ce ne serait pas sans lutte; elle avait noté dans Christophe toutes sortes de partis pris, d'idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines: c'étaient de mauvaises herbes; elle se faisait fort de les arracher. Elle n'en arracha pas une. Elle n'obtint même pas la plus petite satisfaction d'amour-propre. Christophe était intraitable. N'étant pas épris, il n'avait aucune raison de lui rien céder de sa pensée.
Elle se piqua au jeu, et, pendant quelque temps, elle tenta de le conquérir. Il s'en fallut de peu que Christophe, malgré la lucidité d'esprit qu'il possédait alors, se laissât prendre de nouveau. Les hommes sont facilement dupes de ce qui flatte leur orgueil et leurs désirs; et un artiste est deux fois plus dupe qu'un autre homme, parce qu'il a plus d'imagination. Il ne tint qu'à Judith d'entraîner Christophe dans un flirt dangereux, qui l'eût une fois de plus démoli, et plus complètement peut-être. Mais, comme d'habitude, elle se lassa vite; elle trouva que cette conquête n'en valait pas la peine: Christophe l'ennuyait déjà; elle ne le comprenait plus.