Il rentra dans sa maison, blanc de neige. Il se secoua gaiement, comme un chien. En passant près de sa mère, qui balayait le corridor, il l'enleva de terre, avec des cris inarticulés et affectueux, comme on en dit aux petits enfants. La vieille Louisa se débattait dans les bras de son fils, mouillé de neige qui fondait; et elle l'appela: «gros bête!» en riant d'un bon rire enfantin.

Il monta dans sa chambre, quatre à quatre. Il pouvait à peine se voir dans sa petite glace, tant le jour était sombre. Mais son cœur jubilait. Sa chambre étroite et basse, où il avait peine à remuer, lui semblait un royaume. Il ferma la porte à clef, et rit de contentement. Enfin, il allait se retrouver! Depuis combien de temps s'était-il perdu! Il avait hâte de se plonger dans sa pensée. Elle lui apparaissait comme un grand lac qui se fondait au loin dans la brume dorée. Après une nuit de fièvre, il se tenait au bord, les jambes baignées par la fraîcheur de l'eau, le corps caressé par la brise d'un matin d'été. Il se jeta à la nage; il ne savait où il allait, et peu lui importait: c'était la joie de nager au hasard. Il se taisait, riant, écoutant les mille bruits de son âme: elle fourmillait d'êtres. Il n'y distinguait rien, la tête lui tournait; il n'éprouvait qu'un bonheur éblouissant. Il jouit de sentir ces forces inconnues; et, remettant paresseusement à plus tard de faire l'essai de son pouvoir, il s'engourdit dans l'orgueilleuse ivresse de cette oraison intérieure qui, comprimée depuis des mois, éclatait comme un printemps soudain.

Sa mère l'appelait à déjeuner. Il descendit, la tête étourdie, ainsi qu'après une journée au grand air; une telle joie rayonnait en lui que Louisa lui demanda ce qu'il avait. Il ne répondit pas; il la prit par la taille et la força à faire un tour de danse autour de la table, où la soupière fumait. Louisa, essoufflée, cria qu'il était fou; puis elle frappa des mains:

—Mon Dieu! fit-elle, inquiète. Je parie qu'il est de nouveau amoureux!

Christophe éclata de rire. Il lança sa serviette en l'air:

—Amoureux!... s'écria-t-il. Ah! bon Dieu!... Non, non! c'est assez! Tu peux être tranquille. C'est fini, fini, pour toute la vie fini!... Ouf!

Il but un grand verre d'eau.

Louisa le regardait rassurée, hochait la tête, souriait:

—Beau serment d'ivrogne! dit-elle. Il y en a pour jusqu'au soir.

—C'est toujours cela de gagné, répondit-il, de bonne humeur.