Il s'enfonçait la figure dans sa cuvette, et il la maintenait sous l'eau, jusqu'à ce qu'il étouffât. Quand il sortait de là, écarlate, les yeux hors de la tête, et soufflant comme un phoque, il allait précipitamment à sa table, sans prendre la peine d'éponger l'eau qui ruisselait autour de lui; il saisissait les compositions maudites, et il les déchirait avec rage, en grognant:
—Tiens, canaille!... Tiens, tiens, tiens!...
Alors, il était soulagé.
Ce qui l'exaspérait surtout dans ces œuvres, c'était leur mensonge. Rien de senti. Une phraséologie apprise par cœur, une rhétorique d'écolier: il parlait de l'amour, comme un aveugle des couleurs; il en parlait par ouï-dire, en répétant les niaiseries courantes. Et non seulement l'amour, mais toutes les passions lui avaient servi de thèmes à des déclamations.—Pourtant, il s'était toujours efforcé d'être sincère. Mais il ne suffit pas de vouloir être sincère: il faut pouvoir l'être; et comment le serait-on, quand on ne connaît encore rien de la vie? Ce qui venait de lui dévoiler la fausseté de ces œuvres, ce qui avait creusé brusquement un fossé entre lui et son passé, c'était l'épreuve des six derniers mois. Il était sorti des fantômes; il possédait maintenant une mesure réelle, à laquelle il pouvait rapporter ses pensées, pour en juger le degré de vérité ou de mensonge.
Le dégoût que lui inspirèrent ses compositions anciennes, produites sans passion, fit qu'avec son exagération coutumière il décida de ne plus rien écrire qu'il ne fût contraint d'écrire par une nécessité passionnée; et, laissant là sa poursuite aux idées, il jura de renoncer pour toujours à la musique, si la création ne s'imposait, à coups de tonnerre.
Il parlait ainsi, parce qu'il savait bien que l'orage venait.
Le tonnerre tombe où il veut, et quand il veut. Mais les sommets l'attirent. Certains lieux—certaines âmes—sont des nids d'orages: ils les créent ou les aspirent de tous les points del horizon; et, de même que certains mois de l'année, certains âges de la vie sont si saturés d'électricité que les coups de foudre s'y produisent—sinon à volonté—du moins à l'heure attendue.
L'être tout entier se tend. Pendant des jours, des jours, l'orage se prépare. Une ouate brûlante tapisse le ciel blanc. Pas un souffle. L'air immobile fermente, semble bouillir. La terre se tait, écrasée de torpeur. Le cerveau bourdonne de fièvre: toute la nature attend l'explosion de la force qui s'amasse, le choc du marteau qui se lève pesamment, pour retomber d'un coup sur l'enclume des nuées. De grandes ombres sombres et chaudes passent: un vent de feu se lève; les nerfs frémissent comme des feuilles... Puis, le silence retombe. Le ciel continue de couver la foudre.
Il y a à cette attente une angoisse voluptueuse. Malgré le malaise qui vous oppresse, on sent passer dans ses veines le feu qui brûle l'univers. L'âme soûle bouillonne dans la fournaise, comme le raisin dans la cuve. Des milliers de germes de vie et de mort la travaillent. Qu'en sortira-t-il?... Comme la femme enceinte, elle se tait, le regard perdu en elle; anxieuse, elle écoute le tressaillement de ses entrailles, et elle pense: «Que naîtra-t-il de moi?»...
Quelquefois, l'attente est vaine. L'orage se dissipe, sans avoir éclaté; et l'on se réveille, la tête lourde, déçu, énervé, écœuré. Mais c'est partie remise: il éclatera; si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain; plus il aura tardé, plus il sera violent...