—Kitty, dit il, est-ce que tu as la prétention de me faire passer de déjeuner, aujourd'hui?
—Vous ne pensez pourtant pas, dit-elle, que je vais vous apporter votre manger ici, pendant que vous avez quelqu'un?
—Pourquoi donc pas? fit-il en désignant Christophe, d'un clignement d'œil railleur. Il me nourrit l'esprit; je vais nourrir le corps.
—Est-ce que vous n'avez pas honte de faire assister à votre repas, comme une bête dans une ménagerie?
Hassler, au lieu de se fâcher, se mit à rire, et corrigea:
—Comme une bête en ménage...
—Apporte toujours, continua-t-il, je mangerai la honte avec.
Elle se retira, en haussant les épaules.
Christophe, voyant que Hassler ne cherchait toujours pas à s'informer de ce qu'il faisait, tâcha de renouer l'entretien. Il parla de la difficulté de la vie en province, de la médiocrité des gens, de leur étroitesse d'esprit, de l'isolement où on était. Il s'efforçait de l'intéresser à sa détresse morale. Mais Hassler, affalé dans le divan, la tête renversée en arrière sur un coussin et les yeux à demi fermés, le laissait parler, semblant ne pas écouter: ou bien il soulevait un moment ses paupières et lançait quelques mots d'une ironie froide, une saillie bouffonne sur les gens de province, qui coupait net les tentatives de Christophe pour parler plus intimement.—Kitty était revenue avec le plateau du déjeuner: café, beurre, jambon, etc. Elle le déposa, boudeuse, sur le bureau, au milieu des papiers en désordre. Christophe attendit qu'elle fût ressortie, pour reprendre son douloureux récit, qu'il avait tant de peine à suivre.
Hassler avait attiré a lui le plateau; il se versa le café, y trempa les lèvres; puis, familier et bonhomme, un peu méprisant, il interrompit Christophe au milieu d'une phrase, pour lui offrir: