Il se trouva au chemin de fer, trois quarts d'heure en avance. Il se morfondit à attendre Christophe, et finalement le manqua. Au lieu d'avoir la patience de rester à la porte de sortie, il alla sur le quai, et perdit la tête au milieu du tourbillon des arrivées et des départs. Malgré les indications précises de la dépêche, il s'était imaginé, Dieu sait pourquoi! que Christophe arriverait par un autre train que celui qui l'amena; et d'ailleurs, il ne lui serait pas venu à l'idée que Christophe pût descendre d'un wagon de quatrième classe. Il resta plus d'une demi-heure encore à l'attendre à la gare, quand Christophe, arrivé depuis longtemps, était allé tout droit frapper à sa maison. Pour comble de malheur, Salomé venait d'en sortir, pour se rendre au marché: Christophe trouva porte close. La voisine, que Salomé avait chargée de dire, au cas où quelqu'un sonnerait, qu'elle serait bientôt de retour, fit la commission, sans rien ajouter de plus. Christophe, qui n'était pas venu pour voir Salomé et qui ne savait même pas qui elle était, trouva la plaisanterie mauvaise; il demanda si le Herr Universitätsmusikdirektor Schulz n'était donc pas au pays. On lui répondit que si; mais on ne put lui dire où. Furieux, il s'en alla.

Quand le vieux Schulz rentra, la figure longue d'une aune, et quand il apprit de Salomé, qui venait aussi de rentrer, ce qui s'était passé, il fut dans la désolation: il faillit pleurer. Il se mit en rage contre la sottise de la domestique, qui était sortie en son absence et qui n'avait même pas été capable de donner des instructions pour qu'on fit attendre Christophe. Salomé lui répondit, sur le même ton, qu'elle ne pouvait non plus s'imaginer qu'il serait assez sot pour manquer celui qu'il attendait. Mais le vieux ne s'attarda pas à discuter avec elle; sans perdre un instant, il dégringola de nouveau son escalier, et repartit à la recherche de Christophe, sur la piste très vague que les voisins lui indiquèrent.

Christophe avait été froissé de ne trouver personne, ni même un mot d'excuses. Ne sachant que faire avant le prochain train, il était allé se promener dans les champs qui lui paraissaient jolis. C'était une petite ville tranquille, reposante, abritée entre des collines molles; des jardins autour des maisons, des cerisiers en fleurs, des pelouses vertes, de beaux ombrages, des ruines pseudo-antiques, des bustes blancs de princesses d'autrefois sur des colonnes de marbre au milieu de la verdure, des visages doux et gentils. Tout autour de la ville, des prairies, des collines. Dans les buissons fleuris, les merles sifflaient a cœur-joie, formant de petits concerts de flûtes rieuses et sonores. La mauvaise humeur de Christophe ne tarda pas à tomber: il oublia Peter Schulz.

Le vieillard parcourait en vain les rues, interrogeant les passants; il monta jusqu'au vieux château, sur la colline, au-dessus de la ville, et il revenait, navré, quand, de ses yeux perçants qui voyaient de très loin, il aperçut à quelque distance un homme couché dans un pré, à l'ombre d'un buisson. Il ne connaissait pas Christophe: il ne pouvait savoir si c'était lui. L'homme lui tournait le dos, la tête à moitié enfouie dans l'herbe. Schulz rôdait sur la route, tournait autour du pré, le cœur battant:

—C'est lui... Non, ce n'est pas lui...

Il n'osait pas l'appeler. Une idée lui vint: il se mit à chanter la première phrase du Lied de Christophe:

Auf! Auf!... (Debout! Debout!...)

Christophe ressauta, comme un poisson hors de l'eau, et il cria la suite à tue-tête. Il se retourna, joyeux. Il avait la figure rouge et des herbes dans les cheveux. Ils s'interpellèrent tous deux par leurs noms, et coururent l'un à l'autre. Schulz enjamba le fossé de la route, Christophe sauta par dessus la barrière. Ils se serrèrent la main avec effusion, et revinrent ensemble à la maison, riant et parlant très fort. Le vieux contait sa mésaventure. Christophe, qui, un moment avant, était bien décidé à continuer sa route sans faire une nouvelle tentative pour voir Schulz, sentit immédiatement la candide bonté de cette âme, et se prit à l'aimer. Avant d'être arrivés, ils s'étaient déjà confié une multitude de choses.

En entrant, ils trouvèrent Kunz, qui, ayant appris que Schulz était parti à la recherche de Christophe, attendait tranquillement. On servit le café au lait. Mais Christophe dit qu'il avait déjeuné dans une auberge de la ville. Le vieux fut désolé: ce lui était un vrai chagrin que le premier repas que Christophe avait pris dans le pays n'eût pas été chez lui; ces petites choses avaient une importance énorme pour son cœur affectueux. Christophe, qui le comprit, s'en amusa en secret, et il l'en aima davantage. Afin de le consoler, il lui certifia qu'il avait assez bon appétit pour déjeuner deux fois: et il le lui prouva.

Tous ses ennuis lui étaient sortis de la tête: il se sentait au milieu de vrais amis, il ressuscitait. Il racontait son voyage, ses déboires, d'une façon humoristique: il avait l'air d'un écolier en vacances. Schulz, rayonnant, le couvait des yeux, et il riait de tout son cœur.