Elle avait envie de lui dire:
—Mon pauvre homme, je ne t'en veux pas; mais qu'est-ce que tu as donc? Dis-moi donc ce qui te fait souffrir!
Mais elle dit, trop heureuse de prendre sa revanche:
—Laisse-moi tranquille! Tu es d'une brutalité odieuse avec moi. Tu me traites, comme tu ne traiterais pas une domestique.
Et elle continua sur ce ton, énumérant ses griefs, avec une volubilité âpre et rancunière.
Il eut un geste lassé, sourit amèrement, et la quitta.
Personne n'entendit le coup de revolver. Le lendemain seulement, quand on apprit ce qui s'était passé, les voisins se rappelèrent avoir perçu, vers le milieu de la nuit, dans le silence de la rue, un bruit sec, comme un claquement de fouet. Ils n'y prirent pas garde. La paix de la nuit retomba aussitôt sur la ville, enveloppant dans ses plis lourds les vivants et les morts.
Mme Jeannin, qui dormait, se réveilla, une ou deux heures plus tard. Ne voyant pas son mari auprès d'elle, elle se leva inquiète, elle parcourut toutes les pièces, descendit à l'étage au-dessous, alla aux bureaux de la banque, qui étaient dans un corps de bâtiment contigu à la maison; et là, dans le cabinet de M. Jeannin, elle le trouva dans son fauteuil, écroulé sur sa table de travail, au milieu de son sang, qui gouttait encore sur le plancher. Elle poussa un cri perçant, laissa tomber la bougie qu'elle tenait, et perdit connaissance. De la maison, on l'entendit. Les domestiques accoururent, la relevèrent, prirent soin d'elle, et portèrent le corps de M. Jeannin sur un lit. La chambre des enfants était fermée. Antoinette dormait comme une bienheureuse. Olivier entendit un bruit de voix et de pas: il eût voulu savoir; mais il craignit de réveiller sa sœur, et il se rendormit.
Le lendemain matin, la nouvelle courait déjà la ville, avant qu'ils sussent rien. Ce fut la vieille bonne qui la leur apprit, en larmoyant. Leur mère était hors d'état de penser à quoi que ce fût; sa santé donnait des inquiétudes. Les deux enfants se trouvèrent seuls, en présence de la mort. Dans ces premiers moments, leur épouvante était encore plus forte que leur douleur. Au reste, on ne leur laissa point le temps de pleurer en paix. Dès le matin, commencèrent les cruelles formalités judiciaires. Antoinette, réfugiée dans sa chambre, tendait toutes les forces de son égoïsme juvénile vers une pensée unique, seule capable de l'aider à repousser l'horreur qui la suffoquait: la pensée de son ami; elle attendait sa visite, d'heure en heure. Jamais il n'avait été plus empressé pour elle que la dernière fois qu'elle l'avait vu: elle ne doutait pas qu'il n'accourût, pour prendre part à son chagrin.—Mais personne ne vint. Aucun mot de personne. Aucune marque de sympathie. En revanche, dès la première nouvelle du suicide, des gens qui avaient confié leur argent au banquier se précipitèrent chez les Jeannin, forcèrent la porte, et, avec une férocité impitoyable, firent des scènes furieuses à la femme et aux enfants.
En quelques jours, s'accumulèrent toutes les ruines: perte d'un être cher, perte de toute fortune, de toute situation, de l'estime publique, abandon des amis. Écroulement total. Rien ne resta debout de ce qui les faisait vivre. Ils avaient, tous les trois, un sentiment intransigeant de pureté morale, qui les faisait d'autant plus souffrir d'un déshonneur, dont ils étaient innocents. Des trois, la plus ravagée par la douleur fut Antoinette, parce qu'elle en était le plus loin. Mme Jeannin et Olivier, si déchirés qu'ils fussent, n'étaient pas étrangers à ce monde de la souffrance. Pessimistes d'instinct, ils étaient moins surpris qu'accablés. La pensée de la mort avait toujours été pour eux un refuge: elle l'était plus que jamais, maintenant; ils souhaitaient de mourir. Lamentable résignation sans doute, mais pourtant moins terrible que la révolte d'un être jeune, confiant, heureux, aimant vivre, qui se voit brusquement acculé à ce désespoir sans fond, ou à cette mort qui lui fait horreur...