—Tiens donc! disait-elle, pourquoi pas cinquante mille livres de rentes? Il faut prendre ce qu'on a. Si on vous l'offre, tant mieux! Sinon, on s'en passera. Ce n'est pas une raison parce qu'on n'a pas de gâteau, pour ne pas trouver bon le bon pain. Surtout quand on en a mangé longtemps qui était dur!

—Et encore, disait la mère, il y a bien des gens qui n'en mangent pas tous les jours!

Cécile avait des raisons pour se défier des hommes. Son père, mort depuis quelques années, était faible et paresseux; il avait fait beaucoup de tort à sa femme et aux siens. Elle avait aussi un frère qui avait mal tourné; on ne savait trop ce qu'il devenait; de loin en loin il reparaissait, pour demander de l'argent; on le craignait, on avait honte, on avait peur de ce qu'on pourrait apprendre sur lui, d'un jour à l'autre; et pourtant, on l'aimait. Christophe le rencontra, une fois. Il était chez Cécile: on sonna; la mère alla ouvrir. Une conversation s'éleva dans la pièce à côté, avec des éclats de voix. Cécile, qui semblait troublée, sortit à son tour, et laissa Christophe seul. La discussion continuait, et la voix étrangère se faisait menaçante; Christophe crut de son devoir d'intervenir: il ouvrit la porte. Il eut à peine le temps d'entrevoir un homme jeune et un peu contrefait, qui lui tournait le dos: Cécile se jeta vers Christophe, et le supplia de rentrer. Elle rentra avec lui; ils s'assirent en silence. Dans la chambre voisine, le visiteur cria encore, pendant quelques minutes, puis partit, en faisant claquer la porte. Alors, Cécile eut un soupir, et elle dit a Christophe:

—Oui... c'est mon frère.

Christophe comprit:

—Ah! dit-il... Je sais... Moi aussi, j'en ai un...

Cécile lui prit la main, avec une commisération affectueuse:

—Vous aussi?

—Oui, fit-il... Ce sont les joies de la famille.

Cécile rit; et ils changèrent d'entretien. Non, les joies de la famille n'avaient rien d'enchanteur pour elle, et l'idée du mariage ne la fascinait point: les hommes ne valaient pas cher. Elle trouvait des avantages à sa vie indépendante: sa mère avait assez longtemps soupiré après cette liberté; elle n'avait pas envie de la perdre. Le seul rêve éveillé qu'elle s'amusât à faire, c'était—un jour, plus tard, Dieu sait quand!—de vivre à la campagne. Mais elle ne prenait pas la peine d'imaginer les détails de cette vie: elle trouvait fatigant de penser à quelque chose d'aussi peu certain; il valait mieux dormir,—ou faire sa tâche...