Elle ne voulut plus qu'il revînt; elle promit de reprendre ses visites chez lui. Mais elle s'inquiétait de le déranger. Il lui dit quand elle aurait plus de chances de ne pas troubler son travail. Ils convinrent d'un signe de passe. Elle frapperait à la porte, d'une certaine façon: il ouvrirait, ou n'ouvrirait pas, selon qu'il en aurait envie...
Elle n'abusa point de la permission. Mais une fois qu'elle se rendait à une soirée mondaine où elle devait dire des vers, au dernier instant cela l'ennuya: en route, elle téléphona qu'elle ne pouvait pas venir; et elle se fit conduire chez Christophe. Elle avait simplement l'intention de lui dire bonsoir en passant. Mais il se trouva, ce soir-là, qu'elle se confia à lui, elle lui raconta sa vie, depuis l'enfance.
Triste enfance! Un père de rencontre, qu'elle n'avait pas connu. Une mère, qui tenait une auberge mal famée, dans un faubourg d'une ville du nord de la France; les rouliers y venaient boire, couchaient avec la patronne, et la brutalisaient. Un d'eux l'épousa, parce qu'elle avait quelques sous; il la battait, se soûlait. Françoise avait une sœur plus âgée, qui était servante dans l'auberge; elle s'épuisait à la tâche; le patron en fit sa maîtresse, sous les yeux de la mère; elle était phtisique; elle mourut. Françoise grandit au milieu des coups et des ignominies. C'était une enfant blême, bilieuse, concentrée, avec une petite âme ardente et sauvage. Elle voyait sa mère et sa sœur pleurer, souffrir, se résigner, s'avilir, mourir. Et elle avait la volonté enragée de ne pas se résigner, d'échapper au milieu infâme; elle était une révoltée; à certaines injustices, elle avait des crises de nerfs; elle griffait, elle mordait, quand on la tapait. Une fois, elle essaya de se pendre. Elle n'y arriva pas: à peine avait-elle commencé qu'elle ne voulait plus, elle avait peur d'y trop bien réussir; et tandis qu'étouffant déjà, elle se hâtait de dénouer la corde avec ses doigts crispés, se convulsait en elle un désir furieux de vivre. Et puisqu'elle ne pouvait pas s'évader par la mort,—(Christophe souriait tristement, se rappelant des épreuves semblables),—elle se jura de vaincre, de devenir libre, riche, et de fouler aux pieds tous ceux qui l'opprimaient. Elle s'était fait ce serment dans son taudis, un soir qu'elle entendait dans la chambre à côté les jurons de l'homme, les cris de la mère qu'il battait, et les pleurs de la sœur violentée. Qu'elle se sentait misérable! Et pourtant, son serment la soulagea. Elle serrait les dents, et pensait:
—Je vous écraserai tous.
Dans cette enfance sombre, un seul point lumineux:
Un jour, un des gamins avec qui elle polissonnait dans le ruisseau, le fils du concierge du théâtre, la fit entrer, bien que ce fût défendu, à une répétition. Ils se glissèrent tout au fond de la salle, dans le noir. Elle fut saisie du mystère de la scène, resplendissante dans ces ténèbres, des choses magnifiques et incompréhensibles qu'on disait, et de l'air de reine de l'actrice,—qui jouait en effet une reine dans un mélo romantique. Elle était glacée d'émotion; et son cœur battait très fort... «Voilà, voilà ce qu'il fallait être!... Oh! si elle était ainsi!...»—Quand ce fut fini, elle voulut à tout prix voir la représentation du soir. Elle laissa sortir son camarade, elle feignit de le suivre; et puis, elle retourna se cacher dans le théâtre; elle se tapit sous une banquette; elle y resta trois heures, étouffant dans la poussière; et quand la représentation allait commencer et que le public arrivait, quand elle allait sortir de sa cachette, elle eut la mortification d'être saisie, expulsée ignominieusement, au milieu des risées, et reconduite chez elle, où elle fut fessée. Cette nuit-là, elle serait morte, si elle n'avait su maintenant ce qu'elle ferait plus tard, pour dominer ces canailles et pour se venger d'eux.
Son plan fut fait. Elle se plaça comme servante dans l'Hôtel et Café du Théâtre, où descendaient des acteurs. Elle savait à peine lire et écrire; et elle n'avait rien lu, elle n'avait rien à lire. Elle voulut apprendre, elle y mit une énergie endiablée. Elle chipait des livres dans la chambre des clients; elle les lisait, la nuit, au clair de lune, ou à l'aube, pour ne pas dépenser de chandelle. Grâce au désordre des acteurs, ses larcins passaient inaperçus: ou bien les possesseurs se contentaient de maugréer. D'ailleurs, elle leur rendait leurs livres après les avoir lus;—mais elle ne les rendait pas intacts: elle arrachait les pages qui lui plaisaient. Elle avait soin, en rapportant les volumes, de les glisser sous le lit, ou sous un meuble, de façon à faire croire qu'ils n'étaient pas sortis de la chambre. Elle se colla l'oreille aux portes, pour écouter les acteurs, qui répétaient leurs rôles. Et seule, dans le corridor, en balayant, elle imitait à mi-voix leurs intonations, et elle faisait des gestes. Quand on la surprenait, on se moquait d'elle et on l'injuriait. Elle se taisait rageusement.—Ce genre d'éducation aurait pu continuer longtemps, si elle n'avait eu l'imprudence, une fois, de voler un rôle, dans la chambre d'un acteur. L'acteur tempêta. Personne n'était entré chez lui, que la servante: il l'accusa. Elle nia effrontément: il menaça de la faire fouiller; elle se jeta à ses pieds, elle lui avoua tout, et aussi les autres vols, et les feuilles déchirées: tout le pot-aux-roses. Il sacra d'une façon terrible; mais il était moins méchant qu'il n'en avait l'air. Il demanda pourquoi elle avait fait cela. Lorsqu'elle dit qu'elle voulait devenir actrice, il rit très fort. Il l'interrogea; elle lui récita des pages entières qu'elle avait apprises par cœur; il en fut frappé, il dit:
—Écoute, veux-tu que je te donne des leçons?
Elle fut transportée, elle lui baisa les mains.
—Ah! dit-elle à Christophe, comme je l'aurais aimé!