—Tu crois qu'il y en a vraiment un? J'ai fini par en douter... Les meilleurs de ceux qui nous aiment, comment nous aiment-ils? Comment nous voient-ils? Savent-ils voir, seulement? Ils nous admirent, en nous humiliant; ils ont autant de plaisir à voir jouer n'importe quelle cabotine; ils nous mettent au rang de sots que l'on méprise. Tous ceux qui ont le succès sont égaux, à leurs yeux.
—Et pourtant, ce sont les plus grands de tous qui restent les plus grands, pour la postérité.
—Simple effet de recul! Les montagnes s'élèvent, à mesure qu'on s'éloigne. On voit mieux leur hauteur; mais on en est plus loin... Et qui nous dit, d'ailleurs, que ce sont les plus grands? Est-ce que tu connais les autres, ceux qui ont disparu?
—Au diable! dit Christophe. Quand bien même personne ne sentirait ce que je suis, je le suis. J'ai ma musique, je l'aime, j'y crois; elle est plus vraie que tout.
—Tu es libre dans ton art, tu peux faire ce que tu veux. Mais moi, que puis-je? Je suis forcée de jouer ce qu'on m'impose, et de le ressasser jusqu'à l'écœurement. Nous n'en sommes pas tout à fait arrivés, en France, à l'état de bête de somme de ces acteurs américains, qui jouent dix mille fois Rip ou Robert-Macaire, qui, vingt-cinq ans de leur vie, tournent la meule d'un rôle inepte. Mais nous sommes sur le chemin. Misérables théâtres! Le public ne supporte le génie qu'à des doses infinitésimales, rasé, rogné, épilé, frotté des onguents à la mode... Un «génie à la mode!» est-ce que ce n'est pas crevant?... Quel gâchage de forces! Vois ce qu'ils ont fait d'un Mounet. Qu'a-t-il eu à jouer, dans sa vie? Deux ou trois rôles qui valent la peine de vivre: un Œdipe, un Polyeucte. Le reste, quelle niaiserie! Et penser à tout ce qu'il y aurait eu, pour lui, de grand et de glorieux à faire!... Ce n'est pas mieux, hors de France. Qu'ont-ils fait d'une Duse? À quoi s'est consumée sa vie? À quels rôles inutiles!
—Votre vrai rôle, dit Christophe, est d'imposer au monde les fortes œuvres d'art.
—On s'épuise en vain. Et cela n'en vaut pas la peine. Dès qu'une de ces fortes œuvres touche la scène, elle perd sa grande poésie, elle devient mensongère. Le souffle du public la flétrit. Public de villes étouffées, dans ses terriers puants, il ne sait plus ce que c'est que le plein air, la nature, la saine poésie: il lui faut une poésie fardée, comme nos museaux.—Ah! et puis... et puis... quand même on y réussirait!... Non, cela ne remplit pas la vie, cela ne remplit pas ma vie...
—Tu penses encore à lui.
—À qui?
—Tu le sais. À ce drôle.