—Allons! disait-elle en souriant. Courage!

Il souriait aussi, et se remettait à manger. Le dîner se passait, sans qu'ils fissent un effort pour causer. Ils étaient affamés de silence... À la fin seulement, leur langue se déliait un peu, lorsqu'ils se sentaient reposés, et que chacun, entouré de l'amour discret de l'autre, avait effacé de son être les traces impures de la journée.

Olivier se mettait au piano. Antoinette se déshabituait d'en jouer, afin de le laisser jouer: car c'était l'unique distraction qu'il eût; et il s'y donnait de toutes ses forces. Il était très bien doué pour la musique: sa nature féminine, mieux faite pour aimer que pour agir, épousait les pensées des musiciens qu'il jouait, se fondait avec elles, rendait leurs moindres nuances avec une fidélité passionnée,—autant que le lui permettait, du moins, ses bras et son souffle débiles, que brisait l'effort titanique de Tristan, ou des dernières sonates de Beethoven. Aussi se réfugiait-il de préférence en Mozart et en Gluck; et c'était également la musique qu'elle préférait.

Parfois, elle chantait aussi, mais des chansons très simples, de vieilles mélodies. Elle avait une voix de mezzo voilée, grave et fragile. Si timide qu'elle ne pouvait chanter devant personne; à peine devant Olivier: sa gorge se serrait. Il y avait un air de Beethoven sur des paroles écossaises, qu'elle aimait particulièrement: Le fidèle Johnie: il était calme, calme... et une tendresse au fond!... Il lui ressemblait. Olivier ne pouvait le lui entendre chanter, sans des larmes aux yeux.

Elle préférait écouter son frère. Elle se hâtait de terminer le ménage, et elle laissait la porte de la cuisine ouverte, afin de mieux entendre Olivier; mais, malgré les précautions qu'elle prenait, il se plaignait impatiemment qu'elle fît du bruit en rangeant la vaisselle. Alors, elle fermait la porte; et, quand elle avait fini, elle venait s'installer dans une chaise basse, non pas près du piano,—(car il ne pouvait souffrir d'avoir quelqu'un auprès de lui, quand il jouait),—mais près de la cheminée; et là, comme un petit chat, pelotonnée sur elle-même, le dos tourné au piano, et les yeux attachés aux yeux d'or du foyer, où se consumait en silence une briquette de charbon, elle s'engourdissait dans les images du passé. Quand neuf heures sonnaient, il lui fallait un effort pour rappeler à Olivier qu'il était temps de finir. Il était pénible de l'arracher, de s'arracher à ces rêveries; mais Olivier avait encore du travail pour le soir, et il ne fallait pas qu'il se couchât trop tard. Il n'obéissait pas tout de suite; il avait besoin d'un certain temps pour pouvoir, au sortir de la musique, se remettre à la tâche. Sa pensée flottait ailleurs. La demie sonnait souvent, avant qu'il fût dégagé des brouillards. Antoinette, penchée sur son ouvrage, de l'autre côté de la table, savait qu'il ne faisait rien; mais elle n'osait pas trop regarder de son côté, de peur de l'impatienter, en ayant l'air de le surveiller.

Il était à l'âge ingrat,—l'âge heureux,—où les journées se passent à flâner. Il avait un front pur, des yeux de fille, roués et naïfs, souvent cernés, une grande bouche, aux lèvres gonflées, comme téteuses, au sourire un peu de travers, vague, distrait, polisson; trop de cheveux, qui descendaient jusqu'aux yeux et formaient presque un chignon sur la nuque, avec une mèche rebelle qui se dressait par derrière; une cravate lâche autour du cou—(sa sœur la lui nouait soigneusement, chaque matin);—un veston, dont les boutons ne tenaientjamais, bien qu'elle passât son temps à les recoudre; pas de manchettes; les mains grandes aux poignets osseux. L'air narquois, ensommeillé, voluptueux, il restait indéfiniment à bayer aux corneilles. Ses yeux, qui baguenaudaient, faisaient tout le tour de la chambre d'Antoinette;—(c'était chez elle qu'était la table de travail);—ils se promenaient sur le petit lit de fer, au-dessus duquel était suspendu un crucifix d'ivoire, avec une branche de buis,—sur les portraits de son père et de sa mère,—sur une vieille photographie, qui représentait la petite ville de province avec sa tour et le miroir de ses eaux. Lorsqu'ils arrivaient à la figure pâlotte de sa sœur, qui travaillait silencieusement, il était pris d'une immense pitié pour elle et d'une colère contre lui-même: il se secouait, irrité de sa flânerie; et il travaillait avec énergie, pour rattraper le temps perdu.

Les jours de congé, il lisait. Ils lisaient, chacun de son côté. Malgré tout leur amour l'un pour l'autre, ils ne pouvaient pas lire ensemble le même livre tout haut. Cela les blessait comme un manque de pudeur. Un beau livre leur semblait un secret, qui ne devait être murmuré que dans le silence du cœur. Quand une page les ravissait, au lieu de la lire à l'autre, ils se passaient le livre, le doigt sur le passage; et ils se disaient:

—Lis.

Alors, pendant que l'autre lisait, celui qui avait déjà lu suivait, les yeux brillants, sur le visage de son ami, les émotions; et il en jouissait avec lui.

Mais souvent, accoudés devant leur livre, ils ne lisaient pas: ils causaient. À mesure que la soirée avançait, ils avaient plus besoin de se confier, et ils avaient moins de peine à parler. Olivier avait des pensées tristes; et il fallait toujours que cet être faible se déchargeât de ses tourments, en les versant dans le sein d'un autre. Il était rongé par des doutes. Antoinette devait lui rendre courage, le défendre contre lui-même: c'était une lutte incessante, qui recommençait chaque jour. Olivier disait des choses amères et lugubres; et quand il les avait dites, il était soulagé: mais il ne s'inquiétait pas de savoir si maintenant elles n'accablaient pas sa sœur. Il s'aperçut bien tard combien il l'épuisait: il lui prenait sa force, et infiltrait en elle ses propres doutes. Antoinette n'en montrait rien. Vaillante et gaie de nature, elle s'obligeait à rester gaie en apparence, alors que sa gaieté était depuis longtemps perdue. Elle avait des moments de lassitude profonde, de révolte contre la vie de sacrifice, à laquelle elle s'était vouée. Mais elle condamnait ces pensées, elle ne voulait pas les analyser; elle les subissait elle ne les acceptait pas. La prière lui venait en aide, sauf quand le cœur ne pouvait prier—(cela arrive),—quand il était desséché. Alors il n'y avait qu'à attendre en silence, tout fiévreux et honteux, que la grâce revînt. Jamais Olivier ne se doutait de ces angoisses. Dans ces moments, Antoinette trouvait un prétexte pour s'éloigner, ou se renfermer dans sa chambre; et elle ne reparaissait que quand la crise était passée; alors, elle était souriante, endolorie, plus tendre qu'avant, ayant comme le remords d'avoir souffert.